13 septembre 2019

Road-Trip Moscou-Lagos. Les Lada Niva au bout de l'enfer.

Relier l’URSS au Nigéria en Lada Niva était sûrement une idée sympa,  mais pas des plus simples à réaliser. Dans la Russie de 1989, rien n’est trop beau pour démontrer la supériorité des véhicules soviétiques. Direction Prague, Marseille, Alger, le Sahara, puis la traversée du Mali jusqu’à la Côte d’Ivoire. Une fois sur la côte ouest de l’Afrique, il faudra encore traverser le Ghana, le Togo, le Bénin, pour finir, si tout se passe comme prévu dans la capitale du Nigéria, Lagos. 

Une idée folle 

Après leurs exploits l’année précédente lors du record en Samara entre Moscou et Lisbonne (article à venir ), les camarades Vladimir Soloviev, Viktor Panyarsky et Nikolai Kachurin sont de nouveau sollicités pour une nouvelle aventure. Cette fois, cela se corse puisqu’on leur demande d’emmener des Lada Niva au Nigéria, en partant de la capitale Moscovite. L’idée est de faire une arrivée spectaculaire au Congrès Africain du journalisme. Le trio était complété par Nikolai Kachurin. Une fois en Afrique ils seraient rejoints par Christopher Mouzovizi et Felike Belai, journalistes également. Une épopée de plus de 10 000 kilomètres à effectuer avec 3 Niva quasiment de série.  

Préparer les hommes et les Niva 

Le journaliste Nikolai Kachurin est chargé de contrôler  préparation des Niva. Riche d’une belle expérience dans la préparation de voitures de circuit, il commande des Niva assemblés à la main, afin qu’ils reçoivent le plus grand soin.  Mais rapidement, Anatoly Mikhailovich Akoev, l’ingénieur en chef chargé des essais chez Lada, lui rend visite à l’atelier. “Les journalistes sont comme les flocons de neige, on en manque pas. Mais eux, ne volent pas bien haut et ont la fâcheuse tendance de se prendre pour ce qu’ils ne sont pas, des experts en automobile.” Son avis sur cette expédition incertaine est tranché et il poursuit : “Écoute, le Sahara c’est pas l’Europe, et ce n’est pas une promenade à Lisbonne. Est ce que tu comprends au moins ce que tu es en train de faire ?“. L’ingénieur poursuit sous le regard médusé du journaliste : “Je vais être bref, cette idée d’assemblage individuel est nulle, et je vais te dire pourquoi.  Je ne dis pas qu’on a pas les préparateurs qui seraient capables de faire le boulot. Mais je connais les mecs. Le gars commence un truc, se laisse distraire, retourne à la voiture et à oublié ce qu’il était venu y faire. Vous avez besoin de machines fiables à 100%. On va donc prélever 3 Niva sur la ligne de montage. Depuis le temps qu’on le produit dans cette usine, on commence à savoir serrer les boulons.” Les Niva, de série, partent alors dans une série de tests dans les marais, les pistes d’essais de l’usine, sur le pavés, dans l’eau, pour vérifier leur capacité à affronter les éléments. 

De leur côté les hommes rendent visite à l’Institut Médical et Biologique, qui forme les astronautes. Au menu, préparation physique, examens mais aussi cours de survie. Ils reçoivent également leurs balises, qui une fois l’expédition lancée,  communiqueront en permanence leurs coordonnées exactes. Le paquetage est distribué, avec une lampe, des balises de détresse et un contrat d’assurance vie garantissant à la famille de chacun des participants, la rondelette somme de 5000 Roubles par tête en cas de décès. Au cours des années 80, ce sont une douzaine de morts en moyenne,  qui sont à déplorer chaque année, parmis ceux qui tentent la traversée du Sahara. Les cartes locales indiquent d’ailleurs que la traversée n’est pas praticable pendant la saison des pluies. Nos Russes font appel à des spécialistes, qui invariablement se contredisent. Ajoutez qu’à l’époque le GPS n’existe pas, et vous obtenez une statistique de survie pour le moins pessimiste. Dans le désert, la distance entre deux villes peut atteindre 5000 kilomètres et la moindre erreur de cap, peut se traduire par un décalage de 50 km et l’épuisement des réserves d’eau. 

Défection Germanique 

Peu avant le départ, un sixième membre rejoint l’expédition. Il est Allemand, journaliste à l’Ouest et se nomme Axel Krause. Au départ de Moscou, tout se passe pour le mieux. L’équipage apprend à se connaître, entre rigueur Allemande et système D Russe, un début d’amitié se noue. Krause semble prendre son rôle très à coeur et se lance dans le tournage d’images au point de remplir une petite valise de pellicules. Pourtant, au fur et à mesure de la progression du Niva vers Paris, Axel se montre de plus en plus curieux, multipliant les questions relatives à la traversée du Sahara. Kilomètre après kilomètre, la curiosité semble laisser place à l’appréhension, pour finalement virer à la panique. “Allons nous vraiment traverser le centre du Sahara ?” La question revient en boucle. 

Au moment où l’allemand comprend que ce n’était pas une blague, il ne lui reste qu’une issue : la fuite. La scène se passe à l’arrivée en Algérie. L’équipage est en train de décharger les valises devant l’hôtel. Krause laisse tomber une valise sur son pied, et là c’est le drame. Il part en boitant, se plaint de douleurs terribles, avant de déclarer qu’il n’ira pas plus loin avec une telle blessure. N’est pas Rommel qui veut, et Krause ne sera jamais renard du Désert. 

Un tour chez Poch 

Le 4 juin 1989 à 14 h 30, heure d'Europe centrale, le bateau Liberty, qui transporte les équipages de Marseille à Alger, fait route vers l’Afrique. Les haut-parleurs du pont supérieur invitent les propriétaires de voitures à descendre sur le pont cargo pour se préparer au débarquement. Les Niva ont beaucoup changé depuis leur sortie d’usine. Ils adoptent leurs couleurs de guerre, l’empattement a été augmenté, et ils reçoivent des galeries de toit. Les engins russes se voient chaussés de pneus spéciaux, et l’éclairage est renforcé. Mais la touche finale se fera après le départ, en France dans les locaux de l’importateur Poch. Habitué aux raids africains, Jean-Jacques Poch a proposé son aide pour parfaire la préparation, en remplaçant tous les composants électriques et électroniques. La motivation accompagne les premiers pas sur le sol africain des 3 tout-terrains russes. Ils prennent la direction plein Sud via la magnifique route sur près de mille kilomètres. Cette fois-ci l’aventure est lancée. 

L’air brûlant du Sahara 

C’est une véritable autoroute qui descend vers le désert, mais plus les Niva descendent, moins les hommes savent à quoi s’attendre. Personne ne sait à quoi peut ressembler cette route qui traverse le Sahara. Ce fameux passage qui a fait peur à l’Allemand. “C”était comme approcher d’un mur que personne n’aurait vu auparavant. Plus nous approchions, plus la végétation se faisait rare. Les traces de vie, des arbustes aux mâts de lignes haute tension, en passant par les ondes radio, tout cela disparaissait au fur à mesure de notre avancée. ll était impossible de passer la main par la fenêtre, elle aurait brûlé instantanément”. 150 kilomètres avant d’emprunter la piste tant redoutée, un ultime passage de douane est l’occasion d’ultimes vérifications. Les 500 litres d’eaux, apportées de Marseille, les feux de signalisation, l’état des balises, tout est soigneusement inspecté. Au poste de contrôle, les Niva sont chaleureusement accueillis, et à la question “où attrape t’on la prochaine route?”, les douaniers répondent calmement qu’il n’y en a pas. Le seul point de repère sera un poteau érigé tous les 10 kilomètres. Avant de quitter le poste de contrôle, les aventuriers jettent un oeil aux photographies jaunies accrochées aux murs. Des photos de personnes ayant tenté la traversée, des listes de morts, des coupures de journaux racontant des drames, ou des exploits. 

L’ultime formalité réclamée par le douanier, fait froid dans le dos. Signer la décharge de responsabilité indiquant que les autorités ne sont plus responsables de leurs vies et indiquer l’adresse complète de l’endroit où les corps devront être livrés en cas de drame. En cas de succès de la traversée, une seule chose à faire : prévenir la police de Reggan afin qu’elle ne déclenche pas de recherches. 

Coup de chaleur et turban 

Tant que les points de repère se succèdent tous les 5 kilomètres, la navigation est facile. “Le long de la route” se trouvent beaucoup de pneus, barils, et restes de voitures. Mais après 50 kilomètres, les écarts entre les piliers doublent et les déchets se font de plus en plus rares. Dans le Sahara, la largeur de la piste peut atteindre 50 kilomètres. Les conducteurs locaux, parfaitement orientés dans le désert, repoussant sans cesse les limites de la piste à la recherche d’une meilleure surface. La première erreur des débutants, et le premier pas vers la mort, consiste à s’éloigner du centre de “la route”. Les repères se font rares, les indices se dissolvent, un faux chemin apparaît, et vous mène dans un piège. Il est déjà trop tard quand vous vous en rendez compte. Depuis quelques minutes, les équipages sont arrêtés au milieu de l’étendue désertique. Grimpé sur un tronc, Viktor étudie attentivement l’horizon, à la recherche du moindre indice. La nuit regagne vite ses droits  et il faudra une rencontre improbable avec des contrebandiers Français pour sortir du faux pas. Faisant office d’éclaireurs jusqu’à Bordzhi-Moktar, tombée dans l’obscurité la plus totale, ils partagent un thé avec les aventuriers et les mettent en garde. “Le Sahara ne fait que commencer. Ne pensez pas aller plus loin, sans guide expérimenté. Si vous le tentez, vos chances de survie sont de 0%”. 

La principale difficulté au Sahara c’est les changements soudains du terrain. On passe de l’horizon à perte de vue à un amas de montagnes et de gravats. Autant de pierres pointues se transformant en couteaux capables de déchirer n’importe quel pneu. Parfois 90 kms sur la carte se transforment en 200 kms dans les faits, comme entre Borjom Moktar, dernière colonie algérienne et la suivante au Mali. Sur la piste ondulée, les vibrations sont telles que la lunette arrière du Niva explose littéralement en multiples bouts de verres. La chaleur fait aussi de gros dégâts, des bouteilles d’eau potable commencent à éclater, une remorque se fend en deux et sa cargaison doit être répartie entre les 3 Niva, qui n’avaient pas besoin de cela. Le premier guide recruté, après avoir pourtant multiplié le tarif de ses services par 20, s’avère être débutant et se voit remplacer par Ali, plus expérimenté. Cette fois-ci la signature d’un contrat et d’une police d’assurance officialisent le deal. 

Ali et Allah 

La tâche de ce nouveau guide ne sera pas de tout repos. La tempête de sable fait son apparition. La lumière commence à s'estomper, et plonge nos équipages dans un brouillard rouge impénétrable.  De puissants ruisseaux de sable se mettent à voler et dessinent des ombres sur le sol. C’est alors que l’imprévisible se produit, avec l’apparition d’une averse. C’est la première pluie de l’année et elle dure depuis une petite demi-heure. Pour la première fois depuis le départ, un sourire vient barrer le visage d’Ali. Pour lui, aucun doute, cette pluie est un signe divin. Allah est avec eux, ce que s’empressent de croire sur parole tous les membres de l’expédition. Le soleil s’est levé sans que nos hommes ne s’en rendent compte. L’épais brouillard semble s’échapper de terre pour recouvrir le ciel d’une dense épaisseur de couleur laiteuse. Cette partie du Sahara, tant redoutée ressemble à un immense site d’enfouissement. Tas de gravats, nids de poule, fragments de pierres, il est impossible de naviguer dans ce chaos. Ali lui même avoue s’en remettre à Allah, ce qui ne semble convaincre, cette fois personne de cette délégation RusseEn toute confiance, il mène la caravane sur des coups de têtes incompréhensibles, manoeuvrant entre piles de brouillard et trous immenses. Les voitures, extrêmement chargées, menacent à chaque instant de sombrer. La pression imposée aux châssis, impose une vitesse maximale n'excédant pas 25 km/h. 

 

Engloutis par le sable 

Après des heures dans cet enfer, la surface rocheuse se voit remplacée par du sable. Les Niva boys stoppent pour faire chuter la pression des pneus. Le brouillard s’épaissit, au même rythme que les mystères de ce désert. La couleur jaune de l’horizon semble de moins en moins naturelle, plongeant le paysage dans une irréalité fantasmagorique. Tout le monde semble plongé dans un état second.Ce sont des blocs d’argile volant sous les roues de la Niva qui sortent Nikolaï de sa torpeur. Le temps de réaliser que le Niva s’enfonce dangereusement dans le paysage, mètre après mètre. Il ne connaît pas le désert mais cela lui rappelle immanquablement les marais salants de sa région de Russie. Le temps de se demander comment un marais salant pourrait se retrouver au milieu du désert, il est trop tard.Le premier Niva plonge, ensevelit dans un magma de sable et d’argile. Le deuxième échappe de justesse au piège en esquivant au dernier moment, avant de se retrouver ensablé à son tour. Heureusement, la troisième Niva réussit à stopper sa progression à temps. Les prochaines heures seront consacrées à sortir de cette merde. Il faudra rouler un demi-kilomètre avant de trouver un terrain solide, au milieu d’une boue dans laquelle,  vous sombrerez, recouvert jusqu’à la taille. 

Il fait 50 degrés, et l’extraction des deux Niva prendra des heures. Posées sur le ventre, il faudra les retirer, une par une, en progressant à coup de centimètres. Entre chaleur extrême et surtension physique, les organismes perdent toute réalité. Les mains sont lasses, les cerveaux à bout. L’eau s’épuise, il reste encore 500 kilomètres, qui apparaissent comme infranchissables. A cet instant Viktor se rappelle “Je me suis dit que les balises de survie ne serviraient à rien si on les activaient. J’étais même certain qu’elles ne fonctionnaient pas”. Le dernier souffle des aventuriers semble approcher de seconde en seconde. Un des aventuriers part en reconnaissance en compagnie d’Ali, à pieds. Une petite rivière apparaît comme un mirage. Le fond de la rivière est solide, ils ont trouvé leur surface dure. Ali demande une petite pause. Il se saisit d’une bouteille d’eau, se lave le visage, les mains, les pieds et s’assoie pour prier. Allah n’entend Ali qu'après deux heures. Tout à coup, sorti de nulle part, un bédouin  apparaît sur un chameau. Si un chameau peut venir jusqu’ici, le Niva pourra faire le chemin inverse et rejoindre sa destination. 

Un congrès mérité 

Vingt-sept jours après le départ de Moscou, au terme d’une merveilleuse aventure humaine, et 10 400 kilomètres, Lagos, la capitale du Nigéria (jusqu’en 1991), tend les bras à nos 3 Niva. Les équipiers, Feleke Belai d'Ethiopie, Nikolai Kachurin, Vladimir Soloviev, Victor Panyarsky et Oleg Bogdanov ont pris part au Congrès panafricain des journalistes. Les 3 Niva, survivants de l’enfer, sont offerts à des syndicats de journalistes africains. Deux d’entre eux restent au Nigéria, et le dernier rejoint le Bénin. En Afrique rien ne se perd, tout se transforme, y compris les rêves les plus fous. 

Nicolas Laperruque 

 

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