31 octobre 2020

Comment la voiture la moins chère du marché s'est évaporée. Le mystère des Tavria disparues.  

Vous connaissez peut-être la Tavria. Vendue en 1991 par le réseau Poch, qui importait également les Lada en France, elle avait la particularité d’être la voiture la moins chère du marché. Après un succès d’estime pourtant, toutes les Tavria ont subitement disparues à peine quelques mois après son lancement. Mais que s’est il passé? Road-Story a mené l’enquête. 

Retrouvez le podcast audio de cet article à la fin de cette page

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Une longue gestation 

Si la ZAZ-1102 est arrivée chez nous à l’aube des années 1990, sa conception est certainement une des plus longues de toute l’histoire de l’industrie automobile. Dix-huit années se sont écoulées entre le début du projet et le lancement de la production. C’est en 1970 que le département de conception de l’usine automobile de Zaporozhye, dirigé par V.P. Steshenko construit un prototype de voiture compacte à traction avant, sous le nom de code "Perspective". L’idée était de remplacer les antédiluviennes Zaporozhets à moteur arrière. 

Une Ford Fiesta ukrainienne 

En 1975, le nouveau ministre de l'industrie automobile de l'URSS et ancien directeur de Lada, Mr Polyakov, décide de “fusionner” les projets de petite voiture Lada (VAZ 1101) avec celui de la ZAZ-1102. Le résultat de ces travaux conjoints est la  VAZ-3E1101 "Ladoga”, une berline expérimentale. Mais en 1977, le ministère de l’industrie change radicalement son fusil d’épaule avec avoir vu la Ford Fiesta sortie en 1976. Comme ce sera le cas avec la Moskvitch Aleko qui devait absolument s’inspirer de la Simca 1307, ils décident que la nouvelle ZAZ devra beaucoup ressembler à la Fiesta. 

Il n’y a pas d’argent 

En 1981, la ZAZ-1102 est fin prête. Mais l’usine chargée de la produire, pas du tout! Et il n’y a pas d’argent pour mettre en production cette Tavria. L’industrie automobile de l’URSS est prise à la gorge et les rares ressources disponibles sont consacrées à la mise au point de la Lada Samara. Le projet est donc suspendu...pendant sept ans ! Jusqu’au jour de 1985 où un certain Mikhaïl Gorbatchev va appuyer sur le bouton. Dès l’année suivante l’usine ukranienne fabrique six exemplaires de la Tavria avant de monter, difficilement et lentement en charge. La petite voiture ukrainienne est mise en vente au prix de 5100 roubles quand une Samara russe coûte 8500 roubles. Elle intègre également le catalogue “Avtoexport” destiné à exporter des véhicules russes partout dans le monde. 

Elle fait de l’oeil à Poch 

Pour l’importateur français de Lada, l’arrivée de la Tavria est une aubaine. Cela fait d’ailleurs quelques années qu’on annonce ce nouveau modèle, mais faute de modèle disponible, il a fallu attendre. L’idée est de “descendre en gamme” et proposer la voiture la moins chère du marché, encore moins chère que la Lada Samara 3 portes. Poch semble y croire. Les catalogues et la PLV sont imprimés, et une version “plus cossue”, la XL, avec des boucliers spécifiques est créé par Poch. 

La Tavria est bien modeste 
Avec son allure qui après s’être inspiré de tout, fini par ressembler à une Samara en réduction, la Tavria n’est pas horrible. Son moteur est un MeMZ-245 refroidi par liquide à 4 cylindres en ligne, d'un volume de 1091 cm3 et d'une puissance de 51 ch. Sur le papier on l’annonce avec une conso à 4,6 l/100 km. A l’intérieur c’est la sibérie avec quatre places et des garnitures rugueuses en plastique noir brillant. Pas de chichi, on retrouve des ceintures de sécurité, deux pare-soleil et comble du luxe un essuie-glace arrière. Son principal atout tient dans son tarif : elle est accessible contre un chèque de 35.990 F! 

Et un poil bizarre 

Au moment de mettre le contact, n’importe quelle personne normalement constituée sera surprise par la disposition des rapports de boite. La cinquième est en bas à droite, entre la 4ème et la marche arrière. Autre déconvenue, le siège n’est clairement pas aligné avec le volant. La tenue de route demande une vigilance certaine et le freinage fait à peu près le boulot. A propos de freinage la Tavria innovait avec des freins avant à couronne. Un truc qu’on ne reverra jamais ailleurs. Bon courage si vous voulez les changer. 

La voiture la moins chère du marché 

Avec son tarif canon de 35 990 ou 38 500 F en XL, la Tavria arrive dans le réseau Poch avec certaines ambitions. Assez bizarrement, la voiture ne se fait pas trop descendre dans la presse. Le père Poch savait y faire avec les journalistes. Pourtant rapidement, la voiture pose problème. Les premiers exemplaires vendus commencent à avoir de gros points de rouille au bout de quelques mois. Mais ce n’est pas le plus grave. Les voitures ont une faculté à tomber en panne assez inquiétante. Mais ce qui va suivre est inédit. 

Il faut trouver une solution  

Après à peine un an de commercialisation, on se rend compte que ces voitures posent plus de problèmes qu’autre chose. La plupart des voitures tombent en miettes, la qualité est désastreuse et même à ce prix là la clientèle commence sérieusement à regretter l"achat de cette merveille. Mais un autre problème se pose : on se rend compte rapidement qu’aucune Tavria ne sera capable de passer au contrôle technique. Et pour cause, même flambant neuve les voitures seraient recalées. L’importateur n’a plus le choix  : soit on laisse pourrir l’affaire, au risque de perdre à la fois les clients et la réputation du réseau, soit on trouve une solution. 

Toutes le même numéro de châssis? 

Pour comprendre combien les standards de qualité étaient loin de l'industrie européene, un de nos amis concessionnaire Lada à l'époque en région parisienne me raconte une anecdote : "Un jour j'arrive à  Argenteuil au siège de Poch et voit des dizaines de Tavria alignées sur le parking et à moitié démontées".  Devant son  étonnement, on lui explique alors que ces Tavria sont arrivées en France avec, toutes le même numéro de châssis. Visiblement l’ouvrier ukrainien chargé de frapper les carrosseries avait oublié de changer le numéro entre chaque voiture. Mais le parking va pas tarder à être envahi d'autres Tavria...

Poch reprend les Tavria 

C’est un ancien responsable commercial de Poch qui me raconte : “On a décidé devant l’ampleur des dégats de contacter tous les clients Tavria en France pour leur proposer un deal qu’ils ne pouvaient pas refuser. On les appelait et on leur disait : On est vraiment désolés, cela n’arrive jamais. Mais figurez vous que votre voiture a un défaut. On va être obligés de vous la reprendre. Comme on veut pas prendre de risques, on prend tout à notre charge.” A ce stade là, soit le client était soulagé de refourguer sa Tavria en panne, soit il était surpris qu’on lui reprenne. 
“Pour ne pas vous pénaliser, on a décidé avec mon patron de vous offrir en échange une Lada Samara 3 portes, neuve évidemment”. “Tout le monde évidemment acceptait. Même si ce n’était pas une Rolls, la Samara était infiniment mieux construire et plus fiable qu’une Tavria. C’est ainsi qu’on a réussit à éradiquer la Tavria en France. L’immense majorité des 1600 Tavria a disparu en quelques mois.” me précise le commercial. 
“A l’époque l’argent coulait à flots chez Poch. On avait aucun problème. Deux fois par an, les russes envoyaient un train de pièces détachées gratuites. A chaque fois qu’on avait un problème sur une garantie Lada, tout était pris en charge, ça nous coûtait quasiment rien.” 

Imaginez aujourd’hui un importateur reprendre et échanger 1600 voitures à ses frais, juste pour les faire disparaître du pays et ne plus être embêté avec. 

Mais que sont elles devenues toutes ces Tavria? "On a essayé de les revendre d'occasion personne en voulait. Après on a tenté les ventes aux enchères sans grand succès." me raconte l'ancien responsable commercial. A priori ces voitures ont tout simplement été retournées à l'envoyeur, dans les pays de l'Est. Une poignée de voitures survivra en France. La plupart finissant de mourir au début des années 2000. 

Nicolas Laperruque

TAVRIA: 3 portes, 5 places; moteur 4 cylindres en ligne transversal de 1091 cm3, 51 chevaux à 5400 t/mn, puissance administrative 4 CV, traction avant, 5 vitesses, consommation 4,8 l à 90 km/h, 6,9l à 120 et 7 l en cycle urbain. poids 770 kg, longueur 3,70 m. Prix 35.990 F (XL, 38.500F).

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