08 avril 2020

L’art perdu des dessins de coupe ou écorchés des revues techniques automobiles 

Vous connaissez tous les revues techniques Haynes, les boîtes de maquettes Tamiya, ou certains manuels constructeurs présentant les entrailles de votre voiture. Mais comment sont réalisées ces illustrations au trait précis et aux proportions parfaites? Nous avons retrouvé la trace de ces artistes de l’ombre. 

Cutaway Drawings 

Ce sont des dessins d’une infinie précision, pas toujours coloriés, dont l’objet est de montrer la structure cachée d'une voiture, sans pour autant en gommer la carrosserie. Ces dessins ont connu leur moment de gloire dans les années 70-80 par le biais des revues techniques automobiles anglaises de chez Haynes notamment. Je ne sais pas si je suis le seul dans ce cas, mais ces dessins m’ont toujours fasciné. J’ai même le souvenir d’avoir acheté une fois une maquette de la 405 de Vatanen, juste pour la beauté de sa boîte Tamiya. Mais comment font ils pour dessiner les entrailles de nos voitures préférées? Je ne pense pas que ces artistes avaient de scanner pour voir à travers la bagnole. Petit retour en arrière avec le cas Haynes. 

Haynes, la référence 

Le manuel Haynes est une de ces marques référence dans le milieu auto. Ces publications ont été la pierre angulaire de nombreux projets, donnant aux propriétaires les connaissances théoriques nécessaires pour tenter de terminer une réparation sur leur voiture. Oui j’ai bien dit “théoriques”. Mais si le contenu technique a toujours été une référence pour tous les professionnels ou non de la réparation, ils doivent aussi leur renommée à ces fameux dessins. Sur la couverture des manuels Haynes d'aujourd'hui, vous trouverez une image générée par ordinateur d'une voiture, avec une section en coupe pour montrer une petite partie des entrailles du véhicule.

Ils sont gentils, mais ça a quand même beaucoup moins de gueule que les couvertures d’autrefois. Les dessins des manuels Haynes ont porté au rang d’oeuvres d’art le dessin technique d’illustration. Un moteur, une transmission, une suspension ou une poignée de porte pouvait, d’un coup devenir passionnant, fascinant. A tel point que je suis en train de vous en parler des décennies plus tard. Bon, alors ils faisaient comment? 

Les dessins de Terry Davey 

Vu la perfection des oeuvres en terme de dimensions, de proportions et de justesse, on aurait pu penser qu’elles étaient plus ou moins calquées sur des photos, ce n’était pas le cas, elles étaient bien dessinées à la main. Et chez Haynes c’était par un certain Terry Davey. 
Terry a travaillé pour Haynes de 1972 à 1991 pour faire ces dessins destinés à la couverture de chaque manuel. Ce qui est remarquable, c'est qu'il était en grande partie autodidacte. C’est aussi ce qui a fait son succès. N’ayant pas appris de technique particulière, ou de style à respecter, il a développé son propre style, qui est devenu le style Haynes. 

Comment fait on pour voir l’intérieur d’une voiture? 

Pour pouvoir dessiner fidèlement les entrailles d’une caisse, l’équipe Haynes ne se servait pas uniquement des documentations constructeur. Leur technique était de démonter vraiment la bagnole. C’est aussi ce qui fait des illustrations de Terry des dessins si singuliers. Chaque manuel prenait environ un an à être conçu, ce qui donnait à Terry suffisamment de temps pour hanter l'atelier, où il pouvait regarder les techniciens travailler. Au fur et à mesure, Terry dessinait les pièces de manière individuelle, dans les moindres détails. Son travail consistait également à se faire sa propre documentation en photographiant chaque pièces sous tous les angles pour en sortir le plus bel angle. A chaque étape de démontage, Terry trainait dans l’atelier avec son appareil. 

Un vrai travail de mécano 

Mais si le travail est visuel, il passe aussi par le toucher. Terry dira au cours d’une interview qu’il essayait de toucher un maximum de pièces de ses propres mains pour en appréhender les volumes, le matériau ou mieux comprendre leur ajustement, leur forme et leur fonction.
Travaillant sur une grande planche à dessin, Terry travaillait à main levée à l'aide d'une règle ou d'un pochoir, pour s'assurer que les choses étaient uniformes. 
Chaque dessin était alors minutieusement contrôlé. Une fois satisfait, Terry pouvait alors parcourir minutieusement le dessin à l'encre, avant d’apposer sa touche finale, la signature “Terry Davey”. 

CAO ou crayon? 

Ces dessins n’ont pas marqué que les mécanos du dimanche. Tous ceux qui ont grandi dans cette ère pré-numérique ont pu découvrir ça dans des magazines scientifiques ou les encyclopédies. Un art perdu en grande partie aujourd’hui mais qui continue de perdurer grâce à certains comme David Kimble. Un autre fou à lier du dessin, qui a su développer son style. David Kimble c’est de la radiologie automobile à l’heure où tout le monde sait utiliser la CAO 3D, plus personne ne sait tenir un crayon et c’est ce qui rend ce travail unique. Dans le même genre, James Allington connu pour avoir créé des publicités Shell verra son travail reconnu par une vente chez Christies en décembre 2002, après avoir travaillé toute sa vie pour des sociétés commerciales, il finira sa carrière, reconnu comme 
artiste. 

Transition vers le numérique 

Le monde change et il faut s'adapter. C'est ce qui est arrivé à Jim Hatch, un des meilleurs dessinateurs mondiaux de "Cutaway Drawings", comme on dit en anglais. Jim a passé 30 ans à créer des illustrations de voitures. Dans le magazine américain Road&Track de février dernier, il raconte. Embauché au Petersen Automobile de Los Angeles, en tant que directeur artistique et illustrateur; il disposait de tout ce qu'on peut rêver en matière d'automobile à sa disposition. "J'attendais que tout le monde rentre chez lui. Ensuite je descendais et je choisisais une voiture qui me plaisait, je la sortais à l'air libre et je la démontais sans que personne ne le sache."

 

Un jour le musée embauche un graphiste, qui lui travaille évidemment avec un ordinateur et une tablette graphique dernier cri.  Dès le premier jour le mec vient voir notre dessinateur old school et lui dit montre ce qu’il peut faire avec ses logiciels.  A compter de ce jour, Jim 
n’utilisera plus jamais autre chose que le numérique. Pour Jim il s’agit seulement de s’adapter au monde qui change. Faire la même chose, mais avec d'autres outils. “Même sur Photoshop, il faut bien créer le dessin, c’est toujours un processus manuel”. Une différence de taille pourtant : le droit à l’erreur. Quand de l’encre renversée, une tâche ou un trait au mauvais endroit pouvait anéantir des journées de travail, annuler un trait se fait désormais sans conséquence en quelques millisecondes.  

 

 

Nicolas Laperruque 

Retour
Newsletter
Je m’inscris
à la newsletter