25 septembre 2019

Road-Story . ARO aux USA, la folle histoire des Roumains qui rêvaient d’Amérique

Road-Story ARO, ces 3 lettres évoquent sûrement pour vous davantage les Carpates Roumaines que la Californie. Cette marque de l’est, longtemps importée en france, construisait de rustiques 4x4 plus adaptés aux dures conditions des pays communistes qu’aux grandes avenues américaines. Et pourtant dans les années 90, le constructeur se met en tête d’importer aux USA ces 4X4 Roumains. Voici la folle histoire des 4x4 Aro aux états-unis. 

ARO fabriqué en Roumanie, pour le monde entier ! 

Depuis toujours la marque ARO a cherché à exporter ses modèles. Une façon efficace de faire entrer des devises étrangères dans le pays et surtout un bon moyen d’élargir le potentiel de clientèle en dehors de la seule Roumanie. Pendant longtemps la marque sera importée chez nous, faisant de la france un des principaux marchés du 4x4 des Carpates. Parfois on changera carrément le nom pour le produire sous licence. Ainsi, au portugal les Aro deviennent Portaro et se vendent ainsi pendant 2 décennies de 1975 à 1995. En espagne, c’est sous le nom de Hisparo qu’on retrouve les produits roumains. 
La marque s’exporte dans de nombreux pays, jusqu’au Canada. 

Le rêve américain 

Retracer l’histoire d’Aro aux USA n’a pas été chose aisée. Mais pour Road-Story rien n’est impossible, nous sommes donc partis à la rencontre d’Eddie, Roumain installé aux Etats-Unis depuis des années, et qui est un véritable spécialiste d’Aro aux USA. Si quelqu’un pouvait nous expliquer l’histoire des voitures Roumaines au pays de l’Oncle Sam c’était bien lui. 

Exporter aux USA, Aro y pensait depuis la fin des années 80. Certes, ce marché était très difficile et concurrentiel, certes les normes y étaient compliquées et drastiques, certes l’américain moyen ne rêvait à priori pas de voitures roumaines, certes un véhicule communiste aux USA risquait de faire tache, mais ces difficultés n’étaient rien par rapport à une porte d'entrée sur le plus grand marché automobile du monde. Un marché énorme, qui en plus adore les 4x4 en tous genre.

Le 4x4 le moins cher du marché américain, première tentative 

En cas de succès les retombées pour Aro pouvaient être énormes. Au siège de la marque on se prend à rêver, avec 10 000 ventes annuelles, on pourrait doubler la production. 
Pour y arriver, on se fixe un plan de marche avec un objectif clair : vendre le 4x4 le moins cher du marché américain, à 9 995 $. 
En 1990, l’usine Aro envoie 200 modèles aux états-unis. Ces modèles sont livrés sans moteurs. Ils doivent recevoir un moulin américain avant d’être revendus. Tout se présente bien mais rien ne se passera comme prévu. Les tout-terrains sont livrés à Portland, dans le Maine. Ils resteront sur le quai plusieurs années !! Contrairement à ce qu’ils pensaient, les dirigeants d’Aro se voient confrontés à un mur, celui du dédouanement. Pour des raisons restées obscures seule une poignée de véhicules franchira la douane pour rejoindre un petit garage du Maine. Ici les caisses vides reçoivent des moteurs et des rétros de  Ford Ranger de 2,3 litres, ainsi que de nouveaux pneus. 
Sur le papier le moteur US plus puissant, plus fiable et plus facile à entretenir que le moteur d’origine doit rassurer le client américain. Pour enfoncer le clou, on renomme le tout Aro Hunter et on crée un siège social pour la marque à New York, sur Fordham Road. On convoque la presse, et le New York Times annonce l’arrivée de cette nouvelle marque. Depuis le siège de la marque roumaine dans le Bronx, des brochures sont envoyées à des clients potentiels. Tout le monde y croit dur comme fer mais rapidement il faudra se rendre à l’évidence. Avec seulement 30 modèles vendus de 1990 à 1992 c’est un échec total. La qualité de construction fait fuir les rares potentiels clients. Malgré une garantie limitée à 3 mois, il faudra piocher des pièces sur des modèles invendus pour assurer un semblant de SAV suite aux nombreuses pannes. 
Aro décide d’arrêter les frais, c’est la fin d’Aro aux états-unis. Du moins c’est ce que l’on croit. 

 

Rien ne se perd, tout se transforme, seconde tentative 

Si l’échec est total, il n’en reste pas moins que près de 200 véhicules sans moteurs dorment toujours sur un quai du Maine. 
Dans un petit garage de la région, une équipe de 3 personnes (propriétaire, électricien et mécanicien) décide d’installer dans ces caisses des moteurs Chrysler de 2,4 litres. Ces modèles sont vendus sans aucun soutien de la marque, qui demande qu’on retire les logos et qu’on cesse d’utiliser le nom Aro. 
Ce sont donc à nouveau 20 modèles qui seront écoulés sous le nom Hunter entre 1993 et 1995, sur un marché américain qui n’en demandait pas tant. 

Le sauveur Cubain, troisième tentative 

C’est à ce moment là que va faire son apparition un personnage dont le destin sera intimement lié à celui d’Aro. John Perez est un américain originaire de Cuba, qui vit à Atlanta depuis ses 15 ans. On connaît peu de choses à propos du garçon, d’ailleurs à l’époque personne ne relève que Perez et son associé de l’époque John Trotman ont été au coeur d’une enquête fédérale orchestrée par la cour fédérale de justice de Miami en 1987. A l’époque on reprochait au duo d’avoir collecté 1,4 millions de dollars d'acomptes auprès de 60 concessionnaires américains sans posséder de licence officielle de revendeur. 
Après tout John Perez est un citoyen américain libre et rien ne l’empêche d’acheter un stock de véhicules sans moteurs dormant sur un quai. 
Le projet de Perez est classique, il va monter des moteurs Ford 3 litres V6 sur les Aro et ça va se vendre comme des petits pains. Rapidement, on construit 3 modèles, ce qui permet d’organiser une séance photo pour concevoir une brochure, et une autre poignée de véhicules qui servent à divers crash tests. 
Mais l’ambition de Perez va bien au delà de quelques modèles bricolés, il veut obtenir le soutien de l’usine et devenir importateur exclusif pour les USA. 

En 1998, on relance donc officiellement la commercialisation de ces véhicules roumains sous le nom de Aro 24. L’usine envoie à nouveau 70 modèles sur le sol américain. La revue Four Wheeler Magazine  sortie en Janvier 1998, annonce le come back roumain : “L”Aro 4x4, qui est désormais importé, à l’intention d’être un pavé dans la mare des quatre roues motrices, marché qui ne cesse de croître. Le potentiel est énorme et John Perez, président et fondateur d’Eastern Europe Imports, compte vendre 20 000 exemplaires pour l’année 1998. Il y a actuellement plus de 150 concessionnaires aux Etats-unis prêts à vendre la marque Aro avec un prix de base inférieur à 13 000 dollars.” 

Je vais mettre fin au suspense, rien de ce qui est annoncé dans cet article du magazine américain ne se produira. L’Aro 24 ne sera jamais vendu sur le sol américain. Les raisons sont sûrement multiples mais la première d’entre elles sera qu’aucun véhicule ne parviendra à se conformer aux normes de sécurité américaines. Lors du crash test le réservoir d’essence se détachera même de la voiture. Entre autres problèmes, les 4x4 roumains n'étaient pas non plus étanches. 
Un an après sa reprise du projet, Perez jette l’éponge et il se dit que les 70 carrosseries seront abandonnées quelque part du côté de la Georgie. 

 

Perez le retour du come back, 4ème tentative 

On pourrait penser que toutes ces tentatives malheureuses auraient refroidis le plus tenace des importateurs. Ce serait mal connaître John Perez qui refait surface en 2003 avec une nouvelle société baptisée Cross Lander. 
Le Cross Lander 244X est produit sous licence à Manaus, Brésil et est basé évidemment sur un bon vieux Aro 244 roumain. Perez nous refait le coup des 150 concessionnaires et va même jusqu’à encaisser des acomptes et des droits d’entrée dans le réseau, comme au bon vieux temps. 
Déclarant à qui veut l’entendre que tous les concessionnaires américains se battent pour distribuer la marque aux USA, Perez parcourt le pays et encaisse les dollars. Au total ils seront 50 à débourser 69 000 dollars chacun pour acquérir le droit de représenter la marque. D’autres sources parlent de 75 000 dollars déboursés par 200 concessionnaires, pour un total de 15 millions de dollars. Seulement voilà, aucune voiture ne pointe le bout de son nez. Pire,  Perez vend à tout le monde un 4x4 pourvu d'un moteur V6 4 litres Ford Cologne puis un V6 2,9 litres Ford Cosworth alors qu’il sait depuis longtemps que Ford a refusé de lui en fournir. 

Une privatisation controversée 

A la surprise générale, Perez devient en septembre 2003 le nouveau propriétaire d’Aro. L’état Roumain souhaite privatiser son entreprise pour lui donner une chance de survivre au 21ème siècle. L’entité Cross Lander prend 68,7 % des parts du constructeur roumain. Le contrat stipule que Perez s’engage à produire un nouveau modèle, à ne pas revendre d’actifs, à réaliser un premier investissement de 3 millions d’euros, puis un second de 1,4 millions avant 2005. L’entreprise devra lancer la marque aux états-unis et consacrer également 600 000 euros pour le développement durable au sein de l’usine. Le prix de vente est ridiculement bas, puisque l’entreprise Aro est cédée contre 180 000 dollars seulement ! 
Le montant de la vente ainsi que le profil de Cross Lander suscitent le plus grand scepticisme en Roumanie. En effet, le gouvernement vient de vendre la marque nationale  à une société sans capital, dont le seul et unique employé est John Perez. 

John Perez, arnaqueur ou victime ?

Evidemment jamais un seul Aro ne sera vendu aux états unis sous le nom de Cross Lander. Rapidement, l’étau se resserre autour de Perez. En roumanie, l’usine s’arrête et ne reprendra jamais. Les investissements prévus laissent place à une vente des machines et des outils de production. La production prend fin, et John Perez est accusé par les autorités roumaines d’avoir falsifié des documents bancaires pour pouvoir acquérir Aro. 
Entre temps Perez a encaissé de nombreux droits d’entrée auprès des concessions américaines. Une fois ces contrats passés, Perez leur mettra la pression afin qu’ils payent par avance et en virement les véhicules censés les attendre dans un port de Floride. Mais les concessionnaires commencent à se méfier et refusent pour la plupart de payer les véhicules par avance. 
La société Cross Lander USA Inc licencie tous ses salariés, vend son siège social et ferme définitivement en février 2006. ARO cesse définitivement d’exister en Juin 2006. 
Quand j’évoque cette fin avec Eddie, il me dit que le problème n’est pas aussi simple qu’il en a l’air. Si il me confirme que Perez avait bien mis en place un réseau de 150 concessionnaires et commencé à encaisser des acomptes auprès de potentiels clients, celui ci n’a jamais été livré par la roumanie. “Le problème c’est qu’Aro n’a jamais livré les voitures. L’usine ne les a jamais fabriqué. A un moment donné, Perez n’a pas eu d’autre choix que de fermer. Il a fini par vendre l’outillage de l’usine. Tout le monde dans l’usine volait, du petit ouvrier jusqu’au plus haut niveau hiérarchique. Je pense que la vérité est que personne ne pensait à l’avenir de la société, la corruption était généralisée”. 

Perez reviendra lui même sur cet épisode quelques temps après la faillite de la marque. D’après lui le prix payé d’environ 180 000 dollars pour le rachat d’Aro était en fait une somme énorme si on tenait compte de l’état de l’usine et des installations. D’après lui, pour le forcer à reprendre Aro, les politiques roumains lui auraient promis un effacement de la dette de l’usine s’élevant à 15 millions d’euros et des commandes publiques permettant de relancer la demande. Perez affirme n’avoir vu ni l’effacement de la dette, ni les commandes promises. L’américain qui affirme avoir reçu 500 bons de commande du marché américain raconte également une histoire incroyable de vol de moteurs. Selon lui, il aurait envoyé 128 moteurs et transmissions Ford en Roumanie pour les assembler sur les 4x4. Ces moteurs auraient été volés à la douane, et les douaniers roumains auraient demandé une rançon à verser sur un compte bancaire Italien. 

L'usine perd de l'argent ? Non, elle perd de l'éléctricité !

Pour mettre de l'ordre dans l'usine Aro en Roumanie, Perez avait embauché un ex-directeur d'usine GM à la retraite vivant dans le sud de la Floride. Quand celui-ci s’est rendu en Roumanie pour connaître les travaux de modernisation nécessaires. Une fois sur place, le responsable de GM a rapidement informé Perez que la centrale "perdait de l'électricité". En d’autres termes, l’usine consommait plus d’électricité pour construire quelques Aro par jour, que n'importe quelle usine géante de General Motors. Pour savoir d'où venaient les fuites, le directeur fait couper l'alimentation électrique de l'usine. C'est à ce moment là que la ville tout entière a été plongée dans les ténèbres. Cela faisait des années que tout le monde pompait allègrement le courant en se branchant sur l'usine. 

Tentative de meurtre au McDo local 

A partir du moment où Perez a commencé à mettre son nez partout, ses affaires en Roumanie sont soudain devenues plus compliquées. Les relations de travail se sont détériorées avec tout le monde et les tracasseries administratives n'ont pas céssées d'après lui. Un matin, lors d'une de ses dernières visites à l'usine, il se trouve seul dans une voiture avec chauffeur, lorsqu'il reçoit un coup de fil. C'est un de ses "opposants locaux" qui lui propose de se rencontrer autour d'un café avant de se rendre à l'usine. "C'était très inhabituel", dit Perez. "Il n'y avait pas vraiment d'endroit où s'arrêter en cours de route. Mais il connaissait un McDonald's où nous pourrions prendre un café". Après une courte rencontre entre les deux hommes, Perez remonte dans sa voiture qui reprend l'autoroute. Soudain, il s'écroule, inanimé. Le chauffeur fonce en direction de la clinique privée la plus proche. Perez reçoit un lavage d'estomac, et s'en sort. Pour Perez cela ne fait aucun doute, il a été empoisonné. "Si je n'avais pas voyagé avec un chauffeur, je serais mort dans cette voiture." 

Des menaces sur sa famille suivront, avant que l'investisseur jette l'éponge. Perez estime que lui et ses actionnaires ont perdu 10 millions de dollars dans le rachat d'Aro, dont 4 millions de sa poche. 

Une triste fin 

Cette histoire assez cocasse mettra un terme à l’histoire d’Aro. 
Aujourd’hui il est possible de croiser en france d’ultimes exemplaires pas encore rongés par la rouille. D’après Eddie, il reste en circulation aux états-unis 2 ou 3 exemplaires roulants du véhicule roumain. Lui même vient de se porter acquéreur de l’un des 3 ou 4 prototypes équipés du Ford 2,3 litres. Cet exemplaire est actuellement restauré en Roumanie et reviendra sur le sol américain l’été prochain. 
En discutant avec l’heureux propriétaire, j’apprend que celui ci est également propriétaire de l’unique Dacia roulant aux états-unis. C’est une autre histoire et c’est bientôt sur Road-Story.
Vous avez envie de savoir ce qu’est devenu ce bon vieux John Perez ? Sorti indemne de la bataille judiciaire en roumanie, il refait surface à la tête de Global Vehicles qui en 2010 tentera d’importer aux USA des 4x4 indiens Mahindra. On ne se refait pas et Perez sera accusé d’avoir encaissé 15 millions d'acompte sans avoir livré un seul 4x4….

Nicolas Laperruque

merci à Eduard Palaghita pour ses nombreuses infos et illustrations, je vous invite à visiter sa page facebook consacrée à l’aventure d’Aro aux USA : https://www.facebook.com/Aro24X/

 

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