22 décembre 2019

Le mirage Brawn GP

L’histoire d’une écurie de F1, sauvée des cendres in extremis avant le début de saison et qui finira championne du monde. 

Le cerveau 

Derrière chaque victoire, en F1 ou ailleurs, se cache une équipe. Et pour diriger une équipe il faut un chef d’orchestre. Ross Brawn est de ceux là. Pas n’importe lequel : il a été le cerveau technique de la Scuderia Ferrari pendant toute les campagnes victorieuses des années Schumacher. Dix années au sommet dans l’équipe la plus prestigieuse du circuit. Placé ici par Jean Todt et Lucas di Montezemolo, Ross est un stratège, un recruteur et un brasseur d’idées. On dit de lui qu’il maîtrise les échecs, la pêche à la truite et la taille des rosiers à la perfection. Mais dans le sport ou la politique, les talents n’aiment pas rester numéro deux. Quand Ross Brawn sollicite la tête de la direction de la Scuderia, et que Di Montezemolo  la lui refuse,  il quitte le navire. Il ira pêcher des truites pendant le championnat 2007.


On l’annonce partout ! Bernie Ecclestone grand manitou de la Formule 1 le pistonne chez Toyota. L’écurie a englouti quelques milliards pour gagner le championnat, sans succès et seul l’anglais au physique bonhomme semble pouvoir les tirer de ce mauvais pas. Pourtant, quand en Novembre 2007 Ross Brawn s’envole pour le Japon pour signer son futur contrat c’est chez Honda qu’il le paraphe. À l’instar de Toyota, le retour d’Honda dans la discipline reine n’est pas à la hauteur des espoirs placés par la direction nippone. Honda doit gagner, rapidement ou l’aventure du constructeur en F1 s’arrêtera là.

Humiliation pour Honda 

A son arrivée aux commandes de l’écurie Brawn doit se rendre à l’évidence : l’équation pour 2008 n’est pas simple. Il y a deux entités soutenues par Honda dans ce championnat. Honda qui avec un budget de 350 millions de dollars est loin de remplir ses objectifs, et Super Aguri qui avec 80 millions fait des miracles et se permet de distancer régulièrement les deux Honda officielles. 

Le pire, c’est que si Honda n’arrive pas à fédérer autour de son concept marketing Earth, Super Aguri, elle, recueille toute la sympathie de pays du soleil levant, aidée par son pilote vedette Takuma Sato. L’humiliation continue en début de saison. Les techniciens Super Aguri récupèrent le châssis 2007 Honda réputé catastrophique et en font une petite machine de guerre bien plus efficace que la monoplace Honda.

Il faut tuer Super Aguri 

Assez rapidement Ross Brawn et son équipe sont déterminés à faire disparaître ce petit Poucet gênant. Ils y voient non seulement une humiliation, mais également une dispersion des ressources. Pour gagner, le constructeur Japonais doit se concentrer sur une seule équipe. L’équipe Super Aguri est alors intégrée au sein de l’équipe Honda. Après chaque Grand Prix, et bien que ce soit strictement interdit, les monoplaces blanches et rouges sont rapatriées à Brackley, démontées, analysées, et révisées par Honda. L’objectif dans un premier temps est d’arriver à comprendre le travail des techniciens. Mais le ver est déjà dans le fruit. Honda facture à Super Aguri les moteurs, pièces, et châssis à un prix insoutenable pour la modeste structure. Ce qui devait arriver arriva : Super Aguri s’arrête au milieu du chemin et les techniciens sont intégrés complètement à l’équipe de Ross Brawn. La décision est prise de se concentrer sur 2009 et de mettre en chantier la future monoplace Honda RA 109.


Ils ignorent encore que cette monoplace ne courra jamais, du moins pas sous ce nom. On ne saura jamais si la fin de Super Aguri n’était pas une façon de commencer à réduire la voilure de Honda en F1. Toujours est il qu’en Décembre 2008, la firme nippone annonce brutalement son départ de la discipline. C’est l’électrochoc. Honda se fait hara kiri  . La direction japonaise se donne 3 mois pour trouver un repreneur, à défaut de quoi l’équipe fermera. La crise des subprimes ayant fournit un prétexte parfait, Honda a préféré arrêter le massacre. Les arguments de Ross Brawn certifiant avoir une monoplace imbattable pour l’an prochain n’auront pas suffit.

Brawn reprend la boutique 

Tout l’hiver, les repreneurs fantômes se succèdent. Bernie Ecclestone, qui au début de l’hiver se démène pour trouver un repreneur, semble lâcher rapidement l’affaire. Richard Branson, sponsor de feu Honda, répond aux abonnés absents et même l’attitude de Ross Brawn surprend les rares visiteurs. De toute évidence, du côté de Berkley, on cache quelque chose et on joue la montre. Les plus inquiets semblent être les deux pilotes, Barrichello et Button, qui passent l’hiver près du téléphone. Les observateurs de la F1 ne donnent pas cher du sauvetage de l’écurie quand à quelques jours seulement des essais d’intersaison de Barcelone la nouvelle est annoncée : Honda est rebaptisée Brawn GP, du nom de son repreneur, et sera motorisée par un moteur Mercedes-Benz, installé dans le dos des deux ex-pilotes Honda, Button et Barrichello. Ross Brawn se voit “offrir” l’écurie par Honda, qui fournit également un budget confortable pour l’année de plus de 100 millions de dollars, ainsi que les locaux et compétences de Brackley, siège de l’écurie. Honda sort la tête haute, la survie est assurée. C’est très bien joué de la part de Brawn et ses associés qui ont compris dès le départ que l’écurie vaudrait moins­ cher en Mars qu’en Décembre.

Stupeur à Barcelone ! 

La nouvelle est accueillie avec scepticisme dans le microcosme de la F1 et peu de gens parient sur la présence de la nouvelle entité aux ultimes essais d’intersaison. Et pourtant c’est bien des camions blanc avec des touches de jaune fluo, nouvelles couleurs de Brawn GP qui se garent dans le paddock de Barcelone. Mais la vraie surprise sera ailleurs : dès les premiers tours de piste, c’est la stupeur dans la voie des stands, Button et Barrichello sont très largement au dessus du lot. Une seconde minimum au tour, alors qu’il y a quelques jours l’écurie était morte. On essaie de se rassurer en se disant qu’ils tournent à vide, avec une monoplace non conforme, ceci afin d’attirer d’éventuels partenaires ou sponsors. Mais les plus observateurs savent qu’il n’en est rien mais que cette monoplace possède un truc en plus : un nouveau diffuseur d’air arrière qui permet de plaquer la monoplace au sol. Une sorte d’effet de sol, interdit il y a bien longtemps mais réalisé dans les limites du règlement et donc validé par la FIA !

Un scénario fou 

Quatre heures avant de décoller pour l’Australie et son premier grand prix, un accord de sponsoring est signé avec Virgin. Richard Branson racontera qu’ils auront dû imprimer des stickers à la hâte. Le deal est très avantageux pour Branson, puisqu’il s’engage course par course pour quelques centaines de milliers de dollars s’assurant ainsi une présence en F1 sans avoir à s’engager dans un rachat aléatoire. Lors des premiers essais du grand prix d’ouverture de la saison, il faut se rendre à l’évidence : la Brawn est la plus efficace, équilibrée et rapide. Motorisée par un performant moteur Mercedes, celle qui faut désormais appeler Brawn GP 001 s’adjuge avec Button au volant, la pôle, puis la victoire au terme d’un week-end de rêve pour tous les employés. Pendant 3 jours,  les deux monoplaces auront trusté les deux premières places de chaque séance d’essai. Button mènera de bout en bout et Barrichello complétera ce doublé, lui qui quelques semaines auparavant envisageait de raccrocher son casque. Brawn GP repart d’Australie avec 18 points, laissant McLaren, deuxième à seulement 6 points. La messe était dite. Le reste de la saison apparaîtra pour les autres concurrents comme une éternelle fuite en avant, durant laquelle ils développeront des systèmes similaires de diffuseurs d’air, mais trop tard.

David contre Goliath 

L’histoire retiendra sûrement que David gagna contre Goliath. Qu’une petite écurie, nouvelle arrivée est arrivée à défier et vaincre contre les écuries historiques du circuit. On dira longtemps également que Honda aurait pu être champion du monde si il était resté en F1. Pourtant, si Brawn GP n’avait rien d’une nouvelle écurie, qu’elle était le résultat de plusieurs années d’engagement d’un gros constructeur, et d’une réorganisation opérée par un as en la matière, rien ne prouve que Honda aurait atteint le même niveau de performance, surtout sans le moteur Mercedes.

Un petit tour et puis s’en va 

Une chose est certaine, on ne reverra plus de Brawn GP passée cette saison victorieuse. A la fin de l’année Mercedes Benz rachète l’entité. Brawn GP n’est plus, mais reste comme un mirage, la seule écurie de l’histoire qui arrive, gagne le titre et s’en va.

Nicolas Laperruque 
 

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