05 juillet 2020

La Citroën DS très spéciale du James Bond Normand

C’est l’histoire d’un go fast qui transportait du Calvados en remplissant les réservoirs additionnels de sa Citroën DS très très spéciale. Plus de 3 décennies passées à déjouer les douanes de tout le pays avec une voiture digne de James Bond. 

Et comme nous vivons dans le luxe, retrouvez la version de cet article en podcast audio, avec la version pays d'Auge par Francois et la version Domfrontaise par Niko

Dédé le Picon

Vous ne connaissez pas le James Bond de la goutte? Joe la goutte? Je dois vous l’avouer, j'ignorais tout de son existence il y a encore une semaine. Cette histoire m’a été racontée il y a quelques jours par “Dédé” au PMU “Le Longchamp”, Quai de Juillet, à Caen. J’avais rendez-vous pour essayer une Lotus Esprit. Il y a des métiers plus durs. C’est là, après 12 ou 13 Picon que le Dédé, élocution saccadée, démarche chancelante et casquette Pirelli sur la tête me dit : “T’écris sur les bagnoles, mais je suis sur que tu connais même pas l’histoire du James Bond de la goutte!” Une histoire vraie, qui défraya la chronique pendant 30 ans, bien au delà des poreuses frontières de la Normandie. 

Pas de l’alcool de fillettes 

Pour raconter l’histoire de Pierre Dubourg et de sa DS, le fameux "James Bond de la goutte", il faut commencer par remettre les choses dans leur contexte. Et là le contexte c’est la picole Normande. Pas les alcools de fillettes, les digestifs sucrés, toutes ces conneries de Get 27 ou de Baileys. Ici on parle du Calvados de ferme, celui qui peut enflammer le gosier, envoyer une Motobecane sur la lune, et éradiquer n’importe quel coronavirus Chinois. L’histoire du Calvados est passionnante. Il est ici question de terroir, de savoir faire, de tradition, de transmission. Mais aussi de bouilleurs camouflés au fond des fermes, de taiseux, de trajets nocturnes, d’itinéraires bis et d’argent liquide. Parfois, ces personnages hauts en couleur, de bidons en aiguilles, franchissent la ligne jaune pour aller rejoindre la clandestinité. Ces personnages romanesques finissant tôt ou tard par défrayer la chronique, le temps d’un quart d’heure de gloire. C’est ce qui est arrivé à Pierre Dubourg, mais lui, son quart d’heure a duré plus de 30 ans. 

Le Domfrontais

Les origines de ce trafic trouvent leurs racines dans le Domfrontais. Rien que le nom fait peur. Cette Normandie oubliée, austère, où les touristes ne s’aventurent pas est bien loin des planches de Deauville, du casino de Cabourg ou de Granville, le Monaco Normand. Au coeur du Bocage, la vie est rythmée par la vie agricole. Ici on produit du lait, du beurre, du fromage, mais pas seulement. Il faut bien écouler toutes ces pommes. Alors on fait du cidre, à la dure, c’est à dire pas trop sucré, celui qui peut te retourner l’estomac après un demi-verre. Comme dans toute entreprise, il y aussi les produits dérivés. Ici on parle de poiré, de pommeau, mais aussi du moins inoffensif Calvados. Cette eau-de-vie, hautement corrosive devient vite l’emblème de toute la région. Le matin, dans les fermes, le départ aux champs s’accompagne souvent d’une bonne rasade de Calva dans le café, pour se donner du courage. Au milieu de la matinée, la “collation” de 9h passe par un petit coup d’eau de vie accompagné d’un bout de pain et de fromage. Le Calvados est disponible à volonté dans toute les fermes et toutes les raisons sont bonnes de se faire “un petit canard”. Ce canard qui donne des ailes consiste à tremper un morceau de sucre du précieux breuvage. A ce rythme, à la fin d’une journée normale, vous aurez bu une petite dizaine de petits verres d’une eau-de-vie dépassant allègrement les 70 degrés. C’est ainsi qu’on écoulait la production du Calva Domfrontais qui vivait dans l’ombre du Calva du Pays d’Auge, qui lui disposait d’une appellation d’origine contrôlée.

Appellation d’origine camouflée 

A défaut de disposer d’une AOC, les producteurs de Calvados Domfrontais disposaient d’un bon sens certain. Ils produisaient à l’abris des regards, et par conséquent...des contrôles. La tradition voulait qu’on vende une partie de la production de manière officielle, et le reste de façon plus discrète. Pendant longtemps l’administration ferme les yeux sur ce trafic organisé. Mais après la seconde guerre mondiale, Pierre Mendès France décide de retirer progressivement leur droit aux bouilleurs de cru pour lutter contre l’alcoolisme. “Pour renflouer les caisses ouais!” gueule un habitué dans le fond du PMU.
Rapidement la colère monte chez les producteurs de Calvados, d’autant que les contrôles sur les sites de production se multiplient. Dans les villages, ceux qui traquent les fraudeurs, et qu’on appelle “les rats-de-cave” provoquent de sérieux remous. La riposte s’organise. Dans certains villages de l’Orne, du Calvados ou de la Mayenne, on sonne le tocsin à leur arrivée. Les contrôleurs ne sont pas les bienvenus et les habitudes ont la vie dure. Plusieurs dizaines de chauffeurs gagnent leur vie, souvent au volant de Citroën, pour aller livrer le Calvados non-officiel en région Parisienne, en Belgique, ou aux 4 coins de la France. Parmi eux, un certain Pierre Dubourg. 

Pierre Dubourg, James Bond de la goutte

Ce jeune homme n’est âgé que de 24 ans lorsqu’il commence à faire parler de lui. Il fait partie de ces “transporteurs” qui sillonnent l’europe, souvent de nuit au volant de puissantes et imperturbables DS. Pour mener à bien son activité clandestine de Go Fast Normand, Pierre Dubourg équipe petit à petit sa DS d’incroyables gadgets dignes de l’Aston Martin du plus célèbre espion anglais, ce qui lui vaudra un surnom : le James Bond de la goutte. Après s’être fait arrêté un paquet de fois sur le bord de la route par les gendarmes et les douaniers, Dubourg commence à imaginer des parades. 

La DS de James Bond

Il dote sa DS de plaques minéralogiques escamotables. Dès qu’il se sent suivi, une simple pression sur un bouton fait disparaître l’immatriculation de la DS. Les poursuites se faisant principalement de nuit, le James Bond Normand pose de puissants projecteurs éblouissant à l’arrière pour aveugler les flics qui se risqueraient à le suivre. Un système de fumigènes est posé et s’actionne là aussi d’un simple interrupteur pour plonger les curieux dans un épais nuage noir. Au fur et à mesure des années, ces dispositifs sont accompagnés d’un dispositif de pulvérisation d’huile sur la route. Un réservoir d’huile dédié et relié à un tuyau peut déverser son contenu sur le bitume, idéal pour éloigner des motards de la gendarmerie. Le clou du spectacle sera justement l’installation par Pierre Dubourg d’un système de projection de clous, destiné à crever les pneumatiques des hommes en bleu. Et le calva? Dubourg installe dans les ailes avant deux immenses réservoirs additionnels capables d’emporter plus de 400 litres du précieux alcool en toute discrétion. C’est un des avantages de la suspension hydropneumatique, la hauteur de caisse ne varie pas en fonction de la charge et est donc indécelable vu de l’extérieur. Ajoutez à cela des bidons disséminés un peu partout dans l’habitacle et Dubourg pouvait transporter plusieurs centaines de litres de Calva en un seul voyage. 

Des courses poursuites interminables 

On peut rire de ces combines mais, associés à un joli coup de volant, ils permettent à Dubourg de semer les flics pendant trente ans. Les courses-poursuites se multiplient, parfois jusqu’à la frontière belge ! Le James Bond de la goutte fait parler de lui partout où il passe et commence à devenir la star des journaux. De temps en temps, Dubourg se fait coincer. Dédé me raconte “Il avait tout le temps d’énormes liasses de billets de 500. Il en donnait 3 ou 4 aux gendarmes, et leur disait “prenez ça, je m’en fout je les récupérerai avant ce soir”. 
Le James Bond de la goutte est suivi de près par la presse locale, et cette notoriété semble plaire à notre homme. Il se fait pincer? Pas de problème, il ressort systématiquement quelques heures ou jours plus tard. Rapidement on commence à s’interroger sur le personnage et surtout ceux qui le protègent. Quand il sent que la prison est inéluctable, Dubourg fait le fou et va se reposer quelques semaines en hôpital psychiatrique avant de ressortir libre comme l’air. Il se dit que le James Bond Normand livre régulièrement la quasi totalité des gendarmeries du Calvados et de l’Orne en spiritueux. 

James Bond est tombé 

Après 30 ans à défier les autorités, les années 80 auront raison du lucratif business de notre James Bond Normand. Les douanes en ont marre de passer pour des guignols et la notoriété croissante de Dubourg commence à leur poser problème. Dans les années 80 on estime à une vingtaine les trafiquants transporteurs vivant de ce trafic dans le Calvados. 
Un soir d’avril 1987, le James Bond de la goutte est victime d’un guet-apens tendu par la PJ de Caen. A 47 ans, Pierre Dubourg jouait toujours au gendarme et au voleur.  Après 14 petites condamnations, entre 1964 et 1987, cette fois c’est plus grave. Les flics le coincent en possession de faux billets. Il écope de trois ans de prison.

Un héros 

A sa sortie, le James Bond de la goutte, se retire dans le village de Pont d’Ouilly. Un reportage de France 3 Normandie montre plusieurs DS bricolées dans la cour. L’ancien trafiquant, qui ne crache pas sur une télé de temps en temps, se décrit lui même comme un Robin des bois. Il annonce alors qu’il va se lancer dans une carrière de pilote de course ! Il n’en sera rien, mais Dubourg fera encore parler de lui dans les années 90 en déposant plainte suite à la parution d’un livre relatant ses exploits. 
Aujourd’hui, personne n’a su me dire si le James Bond de la goutte était toujours de notre monde. Mais la légende elle est bien vivante. Une légende qu’on se transmet de père en fils, ou qu’on pourra entendre le vendredi soir au Longchamp. 

Nicolas Laperruque 

Sources : INA, Ouest France, France 3 Normandie, Whisky magazine, Dédé du Longchamp

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