11 mars 2020

Une Rolls-Royce au Dakar !

Départ du troisième Paris Dakar, 1er janvier 1981. Parmi les dizaines de mines mal réveillées ce matin là, un équipage attire l’attention de tous les médias. Pensez donc, un équipage se présente au départ avec une Rolls Royce !

Cette salope de Rolls !

Tous ceux qui ont déjà eu de grandes idées vous le diront : Les grandes idées naissent souvent autour d’une table et d’un repas arrosé. 
Ce soir d'août 1980, Thierry de Moncorgé accompagné de Christophe Pelletier et Jean Francois Dunac d’Auto Moto parlent Dakar. Façon assez classique d’entamer un repas entre passionnés jusqu’à ce que la discussion dérive sur la Rolls Corniche de Pelletier qui avait la fâcheuse habitude de tomber en panne. L’heure et l’état des compères étant bien avancés, cette soirée se termine sur une phrase définitive : “cette salope on va la faire crever dans le désert!”. 

Christian Dior en renfort 

Tout ça aurait pu rester un délire de fin de soirée mais Thierry se réveille le lendemain avec une furieuse envie de participer au Dakar au volant d’une Rolls !
A partir de ce moment tout ira très vite. Le lundi  matin il se met au travail en ciblant quelques annonceurs : Perrier, Marlboro, Cartier et Dior. Il appelle ce dernier en premier et sortant du rdv fixé le mardi avec un chèque couvrant une large part du budget ! Christian Dior qui lance son parfum Jules sera le parrain de l’opération. Le parfum Jules symbolisant le luxe masculin, classe et viril, quoi de mieux qu’une Rolls pour le représenter. 

Défi technique 

L’affaire conclue, les protagonistes se retrouvent devant un sérieux problème. Il leur reste à peine 4 mois pour concevoir de toute pièce un véhicule le plus fidèle possible à la vénérable anglaise mais capable de courir un Dakar dans 15 semaines. Thierry qui a conçu sa première voiture à 14 ans  en a vu d’autres et à a son actif la fabrication de plusieurs buggys destinés à des épreuves tout terrain.
Une ébauche technique naît sur la nappe et assez rapidement il est décidé que l’engin reposera sur un châssis de 4x4 sur lequel on viendra apposer une carrosserie en fibre de verre moulé sur une vraie Rolls.

Moulée sur une vraie Rolls 

Thierry dont c’est le métier se charge de réaliser un moule à partir d'une vraie carrosserie de Rolls.  Un vrai travail d’orfèvre, réalisé en 15 éléments. Une fois le moule sec, il leur faut trouver un 4x4 qui pourra donner ses soubassements. Après avoir parcouru toutes les casses de la région un mètre à la main pour prendre les cotes, ils jettent leur dévolu sur un Toyota BJ dont l’empattement correspond miraculeusement à celui de l’anglaise.

Gros coup de chance et premières sueurs froides. La Japonais servira de donneur d’organes. Avant de faire des recherches pour cet article j’étais certain que la Rolls empruntait également le moteur du baroudeur nippon. Il n’en est rien et aussi dingue que ça puisse paraître c’est bien le moteur Rolls qui sera monté sur la distinguée dévoreuse de dunes ! Du moins au départ. Après des semaines de travail intensif à l’atelier, l’heure est venue du premier essai. Dans une atmosphère de polyester mélangée à l’huile et l’essence, l’anglaise qui a fière allure s’élance...pour quelques minutes. Le légendaire moteur de Coventry vient de casser! Tout est à refaire et le retard déjà accumulé n’augure rien de bon. 

Un moteur américain 

Armé de son fidèle lieutenant Michel, mécanicien hors pair et spécialiste du V8 américain, Thierry file en Californie. Ils rentreront avec sous le bras un 5.7 l V8 de Chevrolet Corvette. Le moulin développe 330 chevaux et 54 M/kg de quoi avaler les difficultés d’un parcours de plus en plus sévère. La Rolls rutilante est finie dans la nuit précédent le rallye et se  présente aux vérifications techniques sans le moindre essai à son actif. 
La course de l’équipage connaîtra des fortunes diverses et manquera de s’arrêter avant le terme des 10 000 kms de parcours prévus au programme. Après avoir cassé le train avant au milieu de l’Afrique, De Montcorgé arrive en dehors du temps imparti pour finir l’étape. Ils sont techniquement hors délai, ce qui est synonyme d’exclusion de la course. 

Abandonner ? Jamais !

Seulement voilà au Dakar, y compris (surtout? ) du temps du légendaire Thierry Sabine, le règlement ne vaut que par l’interprétation qu’on veut bien en faire. La Rolls cumule 1800 articles de presse et 150 passages télé depuis le départ et à leur arrivée au bivouac Thierry Sabine attend l’équipage pour leur annoncer qu’ils restent en course. Leur position classement général ne changera rien au résultat final de l’épreuve et l’organisateur gourou a bien compris que la Rolls représente un atout médiatique sur lequel il serait bien dommage de ne pas surfer. L’histoire est trop belle pour s’arrêter ici. 

Lac Rose en vue 

 L’authentique Spirit of Extasy verra Le lac Rose  avec au volant de l’intérieur raffiné (véritables boiseries et cuirs parcourent l’habitacle) un Thierry De Montcorgé ayant réussi son pari. Finir le Dakar et faire parler de lui ! Le contrat est tellement rempli que Dior rempilera l’année suivante pour soutenir cette fois ci un buggy très spécial conçu par la même équipe. A Dakar, la fête prévue aura bien lieu. 

Et l’avis de Rolls-Royce ? 

Une vieille légende affirme que la conservatrice entreprise Rolls Royce porta plainte pour atteinte à son image suite à cette aventure. Nombreux d’ailleurs sont les articles à évoquer un éventuel procés. Quelques années plus tard Thierry de Montcorgé reviendra sur cet épisode dans le journal L’Equipe. En fait de procès il recevra seulement un courrier très policé et urbain du service juridique de la marque rappelant le statut du Spirit of Extasy et les règles limitant son utilisation dans le domaine public. Le courrier se terminant par “Soyez gentils, à l’avenir, de ne pas renouveler ce genre d’expérience!” Quand on connaît aujourd’hui les projets de SUV de la marque, cela peut porter à sourire.

Elle est où maintenant ? 

Mais alors, qu’est devenue cette Anglaise aux dessous Japonais et au coeur Américain? Elle restera enfermée dans une grange pendant des années, avant de réapparaître en 2005. Son propriétaire annonçant la restaurer dans le but de participer à une course d’anciennes, la Transafricaine Classic 2006. La voiture ne réapparaîtra pourtant pas. On ignore à ce jour ce qu’elle est devenue après avoir été restaurée. En cherchant sur le net j’ai pu voir une annonce en Angleterre avec un prix de vente de 30.000  £. L’annonce étant désactivée difficile de savoir si elle a trouvé preneur. Si vous la voyez en vente, à ce prix n’hésitez pas, et offrez vous le plus rare et original spécimen de Rolls Royce, ou presque. Bien plus exclusif qu'un Rolls-Royce Cullinan.  Elle était d’ailleurs exposée au Mondial de l’auto en 2018. 

Nicolas Laperruque

Photos / thierry de Montcorgé, Auto Loisirs

 

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