04 octobre 2020

Andrea Moda, la pire écurie de l'histoire de la F1

La F1 n'a pas toujours été un endroit aseptisé et inaccessible. Cette discipline a souvent attiré son lot de faux milliardaires, mythos, arnaqueurs ou rêveurs, à l'image de Onyx-Moneytron. Je vais vous raconter l'histoire de la pire écurie de tous les temps : Andrea Moda

Retrouvez le podcast audio de cet article à la fin de cette page

Afrique du sud, 28 février 1992.

C’est le jour de rentrée pour le grand cirque de la Formule 1. Une odeur de pâtes fraîches s’échappe du motorhome Ferrari, les acteurs de la discipline reine sont trop affairés aux retrouvailles pour s’attarder sur le nouveau venu qui traverse le paddock d’un air assuré. Pourtant on peut dire que son style tranche avec le dress code ambiant. Andrea Sassetti déambule vêtu de cuir et de bottes de cowboy avec de larges lunettes de soleil vissées sur son nez.

Andrea Sassetti est un homme d’affaire italien de 42 ans quand il rachète à la fin de la saison 1991 l’écurie Coloni à son compatriote italien Enzo Coloni. Le palmarès de la mariée est modeste : 5 saisons de formule 1, 21 qualifications et 0 points inscrits au championnat. L’écurie n’a pas passé le cap des pré-qualifications depuis le GP du Portugal 1989 !

Le CV du nouveau propriétaire est flou. On sait qu’il dirige une entreprise ‘Andrea Moda” spécialisée dans les bottes de cowboy et les vêtements en cuir, on dit qu’il serait le fils d’une riche famille d’industriels italiens, ou bien qu’il serait au contraire né pauvre et qu’il aurait fait fortune en jouant au poker, certains chuchotent déjà dans le paddock, qu’il aurait des liens avec la mafia.

 

Premier Grand Prix, premiers ennuis

Toujours est-il que le patron de l’écurie rebaptisée Andrea Moda F1 est convoqué avant même la première séance de pré-qualifications pour non respect du règlement. Le transalpin a engagé des châssis Coloni de l’année précédente. L’écurie ayant changé d’appellation, elle doit s’acquitter des droits d’entrée en F1 et développer un nouveau châssis.

Retour au bercail pour les petits nouveaux, les deux pilotes Alex Caffi et Enrico Bertaggia qui n’ont pas l’air surpris, pas plus que les quelques mécaniciens présents d’ailleurs. L’équipe de mercenaires n’a pas fait forte impression pour ce premier grand prix. Un délai est accordé pour concevoir une monoplace, tandis qu’Andrea Sassetti paye les 100 000 dollars de caution.

 

Nouvelle voiture

Après un forfait au second GP, l’écurie déboule au GP du Mexique avec deux nouveaux châssis rachetés à Simtec, un bureau d’étude ayant fabriqué cette voiture pour le compte de BMW en 1990, avant que le projet ne soit abandonné. Un choix qui s'impose comme étant plus politique que sportif.

Max Mosley, nouveau président de la FIA étant également actionnaire de la société Simtec à hauteur de 51% depuis 1989. Certes une fois président, Mosley avait revendu ses parts, mais le choix était dirigé. Toujours est il que cela permet à Andrea Moda de disposer d'une nouvelle voiture, dans un délai record. Deux chassis sont livrés à l'équipe Italienne. 

 

A 15 secondes au tour...du dernier qualifié 

Il apparaît rapidement qu’aucune des deux voitures n’est en mesure d’effectuer le moindre roulage, leur présence servant uniquement à justifier l’engagement de l’écurie au championnat. Le week-end suivant, les deux pilotes se plaignent dans la presse du manque de professionnalisme de l’équipe, ils sont aussitôt remplacés par l’expérimenté Roberto Moreno et le débutant Perry McCarthy.

Mais le jeune anglais n’ayant pas fait sa demande de super licence à temps est exclu du Grand Prix et seul Moreno est en mesure de faire rouler la S921. Enfin, les mécaniciens mettant une heure avant d’arriver à démarrer la voiture, il s’élance à 20 minutes seulement de la fin de la séance. Les chiffres parlent d’eux mêmes, Moreno rend sur un tour en moyenne 48 km/h à Mansell auteur de la pôle et échoue lamentablement  à pré-qualifier sa Andrea Moda. Il finit à 15 secondes au tour au dernier qualifié…

 

Deux voitures, vous êtes sûr ?

La fédération fait part de ses sérieux doutes concernant l’écurie qu’elle accuse de ne disposer que d’une voiture, la deuxième n’étant qu’une coque nue devant faire office de leurre auprès des officiels. Après une séance d’essai à Imola qui voit Moreno effectuer enfin de vrais tours de circuit, Enrico Bertaggia tente un retour dans l’équipe, avec comme argument le chèque d’un sponsor à un million de dollars. McCarthy se voit signifier son licenciement mais le transfert est annulé par la FISA.  

Andrea Moda Formula a en effet déjà effectué les deux changements autorisés par le règlement pour une saison. 

 

L'enfer pour McCarthy

Ce sera le début de l’enfer pour McCarthy qui est clairement traité comme un moins que rien par son patron. Seul Moreno est autorisé à couvrir des tours de qualifications, et Andrea Sasseti fait tout pour le pousser à la démission. Au grand prix d’Espagne les mécaniciens oublient McCarthy à l’hôtel et celui ci arrive en retard à la séance de qualification. Finalement autorisé à couvrir 3 tours au ralenti, il s’élance des stands et casse son moteur au  bout de… 18 mètres ! Cette situation horripile au plus haut point le grand patron de la discipline, Bernie Ecclestone, qui ne cache pas que l’image véhiculé par l’équipe ne correspond pas au standing du championnat du monde de Formule 1 alors que la tournée européenne passe par Monaco.

 

Qualifications à Monaco, l'exploit de Moreno

En terre monéguasque pourtant, Moreno parvient pour la première fois à se qualifier pour le grand prix en 26ème et dernière position ! Ce sera l’unique course d’Andrea  Moda Formula, elle se terminera au 11ème tour après la casse d’un moteur Judd, aussi lassé que ses pilotes. Après le grand prix, alors qu’Andrea Sassetti fête le résultat dans une de ses boites  de nuit située sur la côte italienne, un incendie criminel se déclare, détruisant le bâtiment. Sassetti parvient à s’échapper et se fait tirer dessus à plusieurs reprises, mais s’en sort indemne. Des liens sont établis entre lui et la mafia. 

Une équipe sans moteurs 
Au GP du Canada, l’écurie atterrit à Montréal sans moteurs ! La version officielle explique qu’un orage s’est abattu au décollage de l’avion, obligeant le commandant de bord à se délester de quelques caisses, et forcément celles de l’écurie! On dit aussi que Andrea Moda a “oublié” de payer ses moteurs. L’écurie Brabham prête un moteur à Moreno qui échoue à se qualifier. Quinze jours plus tard, la France est paralysée par la grève des routiers. Néanmoins, toutes les écuries parviennent à rejoindre Magny Cours. Toutes? Sauf une, devinez qui ! Sassetti ayant prévenu par fax Bernie Ecclestone et non les officiels du circuit comme le stipule le règlement est condamné à payer 400 000 dollars d’amende par des officiels à la patience mise à dure épreuve.

Un tour de qualifications avec la direction cassée? Oui c'est possible 
Au Grand Prix de Belgique à Spa McCarthy a le droit de sortir "faire un tour" de qualif. Il s'élance, trop heureux de pouvoir défendre sa chance sur ce spectaculaire circuit. Il arrive dans le Raidillon, la voiture ne répond plus et il se sort dans le décor à 300km/h. Une fois au stand, il explique à ses mécaniciens que la direction était tout simplement cassée. Comme ils n'ont pas l'air surpris, il essaye d'en savoir plus. Les mécanos lui répondent alors, le plus naturellement possible "Oui on sait que ta direction est cassée. Elle était cassée déjà quand tu es parti du stand." En clair on a envoyé McCarthy en qualifications avec une direction cassée. On frôle la tentative de meurtre. 

Bagarre dans les stands 
A Silverstone, Moreno tombe en panne d’essence pendant sa tentative de pré-qualification. McCarthy, lui, est envoyé en piste avec des pneus pluie alors que la piste est sèche ! Le calvaire sera de courte durée, l’embrayage rendant l’âme après deux tours. Pendant que le pilote rentre à pied au stand, une bagarre éclate dans le paddock entre des mécaniciens et le patron de l’équipe ! Du jamais vu dans le cadre feutré de la F1. De gros retards dans les salaires de l’équipe sont à l’origine de cette bagarre. 

Une nuit en prison pour Sassetti 
Le pilote McCarthy n’est pas payé non plus et lance une opération de crowdfunding en vendant des t-shirts au public de Silverstone pour survivre avec sa femme. Il est à noter que pour payer les déplacements sur les grand prix il devait travailler pour une agence de voyage chargée d’emmener des invités sur les circuits.

Le tournant de la saison aura lieu à Spa, en Belgique. Les huissiers saisissent le matériel de l’écurie pour factures impayées, Sassetti fournit de faux documents et pense les avoir éloigné pour de bon. Mais l’après midi, ils reviennent accompagnés de policiers. Sassetti passe la nuit en prison, avant d’être libéré le lendemain. Le conseil mondial décide d’exclure définitivement l’écurie du championnat pour “Nuisance à sa réputation ».

Game Over ? 
Non, pas tout à fait. Ce serait mal connaître l’opiniâtre italien, bien décidé à aligner ses monoplaces dans son grand prix national à Monza. Sassetti fait pénétrer ses camions illégalement dans le paddock du grand prix d’Italie, décharge son matériel et entend bien participer aux qualifications. Il déposera un recours, évidemment rejeté et ce sera la fin de la pire écurie que la Formule 1 ai connu. 
Une technique de blanchiment rodée? 

Cette histoire semble indiquer que le processus d'acquisition de Coloni relève du principe de la "société seringue jetable". Technique très utilisée dans les affaires en Italie à la fin des années 80 pour blanchir de l’argent mafieux. Pour expliquer le principe, une société est crée pour une seule opération. 11 millions sont virés sur un compte en banque et dans la même journée 10 millions sont retirés. ll reste 1 million de commissions intermédiaire. En gros personne ne connait la provenance des fonds et la société sert d’alibi pour faire sérieux. Beaucoup pensent que c’est comme cela que Sasseti a lancé son Programme F1, sans avoir l'argent qu’il prétendait avoir. Il avait tout bon, sauf un détail. En général dans ce genre de dispositif, les intermédiaires sont discrets. Ce n'était pas franchement le cas de Sassetti qui attira un peu trop l'attention sur lui. 

Une histoire unique 
Les acteurs de cette histoire resteront marqué par cette aventure. McCarthy, après avoir été testé par Benetton, sans succès, se tournera vers l’endurance avant de devenir le premier Stig de l’émission Top Gear. Il écrira un livre où il reviendra sur cette période racontant notamment que le mécanicien chargé de sa voiture était en fait l’ancien cuisinier de Minardi, ou que Sassetti lui avait fait prendre la piste avec une colonne de direction brisée.

Bernie Ecclestone, durcira les règles d’entrée en formule 1, et augmentera fortement le droit d’entrée à la discipline reine, marquant la fin des artisans dans ce sport. La légende dit que si vous voulez le mettre de mauvaise humeur il suffit de prononcer devant lui le nom d’Andrea Sassetti. Roberto Moreno tentera deux ans après un énième come-back en F1, chez Forti ne marquant aucun point en 17 GP et finira sa carrière aux états unis. Vous avez sûrement envie de savoir ce qu’est devenu ce bon vieux Andrea Sassetti?

Après avoir défrayé la chronique pour quelques tentatives de meurtre auxquelles il a toujours échappé, il a repris son rôle dans l’entreprise de chaussures, jusqu’en 2005 sponsorisant une écurie de Champcar aux états unis pendant un temps. Disparu des écrans radars depuis, il est condamné à six mois d’assignation à résidence en 2015 pour faillites frauduleuses ! On ne se refait pas. 

 
 

 

Nicolas Laperruque 

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