08 décembre 2019

GP de Monaco 1984, à la fin c'est le casino qui gagne

C’est l’histoire d’un brésilien, d’un français et d’un belge qui sont à Monaco. Il pleut beaucoup. Le français tombe à l’eau, qu’est ce qu’il reste ? 

La grille du départ de l’épreuve Monégasque, sixième course de cette saison 1984, n’est pas à l’image que l’on se fait des week-ends de course en Principauté. Les mannequins légèrement vêtues se faisant bronzer sur les ponts en teck d’interminables yachts ont laissé place à d’innombrables ronds de tissus montés sur des armatures métalliques plus communément appelés “parapluies”. Il flotte sur Monac’ et l’averse n’est pas mince mon Prince.

Alors que la pré-grille se met en place doucement, à l’entrée du tunnel on tente de faire reculer une énorme flaque d’eau à l’aide d’impuissants balais au bout de bras agités. Sur la ligne de départ, Niki Lauda, leader du GPDA (association des pilotes de F1) est en grande conversation avec Bernie Ecclestone, patron de la FOCA (association des patrons d’écurie) et l’on devine qu’il est question de sécurité. Quelques mètres plus loin c’est Jacky Ickx qui est accaparé à recueillir des informations sur l’état du circuit. L’ancien pilote de F1, sous un manteau de pluie bleu recouvrant un costume impeccable est directeur de course et ainsi responsable de la sécurité des pilotes. La question se pose de plus en plus, au vu du temps, doit on courir ? Décaler l’horaire du départ ? Annuler ? Jacky du haut de ses 39 printemps et de son expérience incomparable, connaît mieux que quiconque les dangers du sport automobile, lui qui après une carrière en F1 poursuit la course en alternant Endurance et Rallyes Raids.

Au terme des qualifications, Alain Prost, leader du championnat, devance Mansell sur la première ligne. En seconde ligne, Arnoux et Alboreto forment une ligne entièrement Ferrari. Le jeune Ayrton Senna, dont c’est la première saison en F1 émerge lui en 7ème ligne avec sa Toleman.

Senna un jeune brésilien ambitieux

Ayrton Senna est arrivé en Europe en 1981. Originaire du Brésil, il est venu tenter sa chance, seul, sur le vieux continent. Le garçon ne sortait pas de nul part, il avait déjà marqué de son empreinte le championnat du Brésil de karting, totalisant 4 titres d’affilée entre 1978 et 1981. La suite sera du même niveau avec deux titres d’entrée de jeu en Formule Ford Britannique. Passé en Formule Ford 2000 il remporte 21 des 27 courses de la saison, suscitant l’intérêt de plusieurs écuries de F1. Mais malgré plusieurs propositions fermes, il file en F3 et remporte le titre. Ayrton Senna sait ce qu’il veut et refuse de s’engager à long terme avec une écurie. Il veut être libre et atteindre le sommet, vite. En ce début de saison 1984, Ayrton sait déjà qu’il ne restera pas longtemps au volant de cette modeste Toleman. Son seul objectif est de faire ses preuves et intégrer un top team dès l’année 1985. (à lire : Première rencontre Prost Senna )

Départ pluvieux 

Sur la ligne, les haut parleur installés quelques jours plus tôt par le staff de l’Automobile Club de Monaco crachent une info capitale : “Évacuation de la grille de départ, les membres de chaque équipe sont priés de quitter la grille de départ”. Le grand prix de Monaco aura bien lieu, pluie ou pas. Le départ du tour de formation est autorisé et malgré la vitesse réduite de ce “tour de chauffe”, on observe des monoplaces semblant naviguer plutôt que rouler.

Au départ, Alain Prost s’extrait assez facilement de sa pole position pour franchir le premier virage en tête, à ses côtés Mansell ne peut que prendre la roue. Derrière, c’est le chaos. La visibilité est nulle, prendre le départ sous la pluie battante quand on est pilote de fond de grille est une mission ardue. Entre la buée qui se forme à l’arrêt sous la visière et les gouttes d’eau dans le champ de vision, les 4 ou 5 dernières lignes ne savent même pas si le feu est vert ou rouge. Ajoutez à cela la ligne droite en courbe de Monaco, les trombes d’eau projetées sur vous par 20 monoplaces survoltées et vous comprendrez que le départ sous la pluie est une roulette Russe. Alors que Prost est déjà dans la montée du Casino, les deux Renault RE50 qui formaient la 3ème ligne sur la grille se sont accrochées. Tambay et Warwick forment un bouchon, visible au dernier moment pour les poursuivants. Au même moment, François Hesnault sur Ligier tamponne De Cesaris. Premier changement de museau pour le Français. Cette course commence fort. A la sortie du tunnel Prost et Mansell caracolent en tête suivis des deux Ferrari 126 C4, derrière il y a déjà un gouffre. Dans cette épaisse brume, Senna émerge en 9ème position après avoir gagné 4 places dans l’accident du départ.

Duel Prost-Mansell 

En tête, la lutte Prost-Mansell est de toute beauté. Tour après tour l’Anglais s’accroche à l’aileron arrière du Français alors que les conditions météo ne s’arrangent pas. Dans la descente du Portier, les deux monoplaces ressemblent à des luges dans une descente de Méribel. Derrière aussi la bagarre est jolie avec un Lauda pris en sandwich entre deux Ferrari. Les sorties de piste se multiplient, à l’image d’un François Hesnault sur Ligier qui tire tout droit à Sainte Dévote, priez pour lui. Les commissaires de piste ne chôment pas entre les Renault, les ailerons, et les multiples débris à récupérer ici ou là et Alboreto et Fabbi qui, eux aussi visitent les voies sans issue de Monaco.

On en oublierait presque le duel qui se poursuit depuis plusieurs tours derrière. C’est un Ayrton Senna déchaîné qui piaffe d’impatience collé à la boîte de vitesse de la Williams FW09 de Kéké Rosberg en 5ème position. Tour après tour le Brésilien met la pression sur le Finlandais moustachu, prenant tous les risques et sans autre visibilité que la flamme du Turbo de la Williams qui ne manque pas d’éclairer le bitume après chaque remise de gaz. Vers le 10ème tour, tout manque de s’arrêter sur une erreur d’appréciation d’Ayrton à la sortie du tunnel. La vue brouillée de Senna lui fait décaler son freinage quelques centimètres trop à droite et la Toleman bondit littéralement au dessus d’un immense vibreur digne d’un trottoir des Champs Elysées. Malgré le choc, les suspensions résistent et le natif de Sao Paulo en est bon pour un joli saut et une grosse suée. Au grès des premiers arrêts au stand, Prost a provisoirement laissé le commandement après 11 tours à Mansell qui n’a pas encore changé de gommes, derrière les écarts sont élevés avec un Lauda à 28 secondes et un Senna, 6ème à 36 secondes toujours coincé derrière Kéké.

On peut doubler à Monaco !

Les arrêts au stand et les abandons se succèdent, avec, je vous le donne en mille, Hesnault qui après une énième toupie préfère abandonner sa Ligier dans une contre allée plutôt que de continuer à subir cette interminable humiliation. Celle de Guy Ligier suffira, mettons fin à celle du public. Après 14 tours complètement fous, Senna se trouve devant lui une nouvelle proie en la personne du grand Niki Lauda. L’Autrichien en a vu d’autres. Double champion du Monde, il est sorti de sa retraite sportive en 1982 avec pour objectif de reconquérir le titre, certains diront avec pour objectif de se refaire financièrement. Pourtant Senna se rapproche de plus en plus de l’imposant aileron arrière de la Mclaren TAG. Mais Monaco reste Monaco et il est quasiment impossible de doubler. Pourtant au 18ème tour, le jeune Brésilien prend l’aspiration dans la ligne (pas) droite sur l’Autrichien, se décale et opère un dépassement imparable de la Mclaren. Senna, sur sa modeste Toleman, vient de déboîter un double champion du monde. Il est tout simplement sur autre rythme, sur une autre planète, comme si le sol était sec, comme si la pluie n’existait pas. La Toleman virevolte de courbes en courbes, par moments la monoplace commence un mouvement latéral, vite rattrapé par un contre braquage bienvenu du Brésilien.

Senna vient de doubler Lauda et s’élance pour rattraper Prost

Ayrton est sur un fil, à la simple vue de la Toleman on retient son souffle tellement l’équilibre de la F1 blanche semble précaire. Quelques virages plus loin Senna a creusé un trou sur Lauda de plusieurs centaines de mètres. 4 tours après cette correction et alors que Senna vient de battre une nouvelle fois le record du tour en claquant un joli temps, c’est un Lauda déconcentré qui part à la faute tout seul et se voit contraint de ranger sa Mclaren devant l’entrée du Casino. Sous la véranda de l’établissement évidemment pleine à craquer, les flashs crépitent. La monoplace est si bien rangée sur le trottoir du très chic Casino, qu’on s’attend à voir débarquer le voiturier. L’histoire ne dit pas si Niki est allé joué une pièce ou se poser en terrasse pour voir la suite de la course.

A cet instant, nous sommes dans le 24ème des 77 tours prévus de cette course. Senna a un seul objectif, aller chercher Prost, qui seul en tête possède une confortable avance. D’ailleurs, en tête, le jeune Français ne semble pas souffrir outre mesure. Même si il doit être attentif au trafic, il mène depuis le début et son pilotage tout en douceur s’accorde à merveille à cet environnement hostile. La stratégie de gestionnaire adoptée depuis le départ a porté ses fruits mais il y a un os. Ayrton Senna semble faire mieux que Jésus en volant sur l’eau et les écarts se réduisent comme neige au soleil. Rapidement et même sans regarder les écrans indiquant les écarts il faut se rendre à l’évidence. Le Brésilien revient comme une balle sur le Français. Monaco offre de nombreux repères visuels permettant de savoir si un pilote perd du temps au fil des tours. Mais dans le cas présent, Alain Prost, en tête semble à l’arrêt tandis que Senna survole les débats.

Senna fond sur Prost 

Après avoir repris plus de 25 secondes en une dizaine de tours, la Mclaren MP4/2 ne possède plus qu’un tunnel d’avance sur la Toleman Hart. En temps ça fait 7 secondes d’écart entre les deux leaders. Pire, le temps ne s’arrange pas et depuis plusieurs tours Alain Prost fait de grands gestes à chaque passage devant les stands et la direction de course. Il réclame l’arrêt de la course, en vain pour l’instant. Sur le muret Jacky Ickx garde son flegme et reste stoïque, il sait que cette décision d’arrêter ou non la course lui appartient. Alboreto, à qui Prost avait pris un tour, revient dans l’aileron du Français, signe que celui ci n’est pas dans le bon rythme. A cet instant Prost perd 3 à 4 secondes par tour sur Senna, c’est beaucoup, c’est trop et clairement le Français a deux options : soit tenter de faire stopper la course pour raisons de sécurité, soit se faire humilier comme Lauda quelques tours avant.

Le pilote Mclaren dont c’est la quatrième saison en F1 mène ce début de championnat avec 6 points d’avance sur son équipier Autrichien. Surtout, en cas de victoire il peut prendre le large et repartir avec un confortable matelas de points d’avance. Le Français qui a loupé le titre de peu l’année précédente pour avoir refusé de gagner sur tapis vert ne veut pas laisser encore passer sa chance. Il doit affirmer sa supériorité et pour commencer, en ne perdant pas face à un inconnu dénommé Senna.

Senna fait pression sur Prost, Prost fait pression sur la direction de course 

Si le Prost pilote ne peut rien contre le retour du Brésilien aujourd’hui, le Prost politique a encore une carte à jouer. A chaque passage devant les stands, celui ci agite ses bras en faisant signe à Ickx. Dans la radio, ça gueule également et le message parvient vite aux oreilles du destinataire. Prost veut arrêter la course là où elle en est. La pression était sur ses épaules, elle est désormais sur celles de Jacky Ickx qui, seul doit prendre la décision. On assiste à une partie de poker, entre Prost installé dans son baquet et qui sur un énorme coup de bluff tente le tout pour le tout et un Ickx qui, armé de son expérience, de statistiques et d’un règlement, tente d’y voir clair dans le jeu de Prost. L’objectif du Français est de plumer le Brésilien, en lui ôtant la possibilité de revenir sur lui.

A l’issue du 32ème tour, un drapeau rouge est brandit devant la voiture de Prost ainsi qu’un drapeau à damiers. Prost stoppe immédiatement avant même de franchir la ligne. Derrière Senna passe à fond et franchit la ligne en vainqueur. Du moins c’est ce qu’il croit, persuadé d’avoir remporté cette course mythique, il entame un tour d’honneur. A Monaco les commentateurs restent bouche bée, si effectivement nous sommes dans le 32ème tour, la course étant stoppée, le classement est arrêté à la fin du 31ème tour. Prost est déclaré vainqueur, Senna est vert comme le tapis.

Senna s’y voyait déjà…

Dans le public c’est l’incrédulité on ne comprend pas pourquoi on stoppe soudainement cette course avant le duel final. Dans les stands on cherche à comprendre et en coulisses on cherche la famille Princière ! En effet le Prince Rainier à l’habitude d’assister au départ de la course puis de s’éclipser après quelques tours pour prendre le thé et revenir à l’amorce de l’arrivée. Cette fin de course prématurée provoque un petit mouvement de panique dans le protocole. C’est donc comme un ouragan que déboule la famille Princière sur le podium, avec Rainier, Albert et Stéphanie.

Le moins qu’on puisse dire c’est que l’ambiance sur le podium Monégasque est pour le moins bizarre. A gauche des Princes, premiers surpris d’être là, un Senna profondément abattu, à droite un Prost visiblement gêné, tantôt avec un air grave, tantôt sourire en coin. On tend une couronne de fleurs à Prost que celui ci fait volontairement tomber par terre. A peine les hymnes finis, alors que Prost entame une conversation avec Rainier, Ayrton se tire et commence à rentrer chez lui. Visiblement quelqu’un lui indique qu’il a oublié sa coupe et il revient dans le champ de la caméra pour recevoir le trophée du second. Prost brandit la coupe gagnante devant un public de parapluies sceptiques. On tente de lui mettre une seconde couronne de fleurs autour du cou, celle ci tombe encore au sol sans un regard du Français. Finalement et contre toute attente, Senna se rapproche de Prost pour l’accolade la plus rapide de l’histoire du sport automobile. Dans un sourire semblant signifier “je vais te tuer” adressé à son adversaire, le Brésilien, à qui on vient sûrement de voler sa première victoire tourne les talons. Ces deux là se reverront….

Ickx a fait son boulot

A la suite de cette course Jacky Ickx sera démis de ses fonctions par la FISA. Il faut toujours un coupable mais il est difficile pour un pilote encore en activité d’assumer la sécurité d’autres pilotes. Combien Jacky a-t-il perdu de collègues, d’amis, d’adversaires au cours de sa carrière? Beaucoup trop pour ne pas arrêter une course en ville submergée par la pluie.Quelles auraient été les réactions si un pilote s’était tué alors que Prost réclamait l’arrêt de la course depuis plusieurs tours ? Accablantes sans aucun doute. Qui aurait été désigné coupable si un pilote avait ce jour là perdu ses deux jambes après s’être encastré sous un rail de sécurité ? Le directeur de course, évidemment. J’ajouterai qu’il est quand même osé de donner le pouvoir à un homme d’assurer la sécurité de 25 pilotes et de le condamner dès lors qu’il exerce son devoir.

Là où la haine prend naissance 

Je me suis toujours demandé à quel point cette course avait nourri la haine que Senna entretiendra envers Prost tout le restant de sa carrière. Est ce que l’un des plus beaux duels de l’histoire de ce sport n’avait pas tout simplement pris racine ici, sur ce premier podium gâché d’Ayrton, avec le petit sourire en coin de Prost ? Difficile à dire, évidemment mais cette fin de course considérée comme une injustice par Senna établira sûrement les bases d’une obsession quasi maladive des deux pilotes l’un pour l’autre.

Au delà de ces considérations psychologiques, je retiens un chiffre. Moins de 75% de la distance ayant été parcourue dans ce grand prix de Monaco, seule la moitié des points au championnat a été attribuée. Alain, au lieu de se voir gratifier de 9 points pour sa victoire, repartira de la Principauté avec 4,5 points. Si la course était allé à son terme et que le Français avait fini Second, il aurait empoché 6 points. Pourquoi je vous dit ça? A l’issue de la dernière épreuve du championnat, Niki Lauda s’imposera pour le titre avec…0,5 points d’avance sur Alain Prost. On remporte parfois des parties à Monaco mais à la fin c’est toujours le Casino qui gagne.

Nicolas Laperruque 
 

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