08 décembre 2019

F1 Kyalami 1982, les pilotes en grêve !

Jeudi 21 Janvier 1982, Circuit de Kyalami

C’est la rentrée des classes en ce jour de Janvier. La première course de l’année est prévue samedi. A l’heure où les gradins commencent à peine à se remplir et les garages à s’animer, les pilotes pénètrent tous dans le paddock à pied. Chose assez surprenante pour les habitués, ils ont rangé leurs voitures personnelles à quelques centaines de mètres. Elles sont alignées devant un bus de tourisme. Que signifie ce manège?

Les pilotes en ont marre 

Depuis le mardi soir, les pilotes préparent une action. Depuis 3 ans, il y a des tentatives de faire valoir leurs droits mais celles ci n’ont jamais abouties. Faute de volonté commune à tous les pilotes, et à cause de sabotages de la FISA (Fédération sportive en charge de la F1) ou d’intimidations des patrons d’écuries. L’objet du litige est à la fois simple et complexe : les pilotes en ont marre d’être pris pour des pantins.

La super licence de la discorde 

Comme dans tout mouvement social il y a eu la goutte d’eau, ou plutôt devrais-je peut être dire, la goutte d’essence qui a enflammé le paddock. On a fait signer une “super licence” aux pilotes. Sept d’entre eux l’ont fait, sans en comprendre la portée. Le document les engage à changer de statut. Ce document fait d’eux des propriétés de leur écurie. Tels des footballeurs appartenant à leur équipe, les pilotes de F1 seront soumis à des transferts avec de grosses commissions à la clé. Mais surtout ils seront pieds et mains liés à leurs employeurs. En cas de changement d’écurie ils devront avoir son aval qui entamera les négociations. Un deuxième article pose problème. Il stipule que les pilotes s’engagent à ne pas faire de tort aux intérêts matériels et moraux ou à l’image du championnat du monde de Formule 1. Notion trop vague pour être honnête d’après les pilotes.

Kyalami Ranch 

Ainsi, mardi soir en arrivant en Afrique du Sud, les pilotes se sont réunis au Kyalami Ranch, une somptueuse demeure et pour la première fois depuis très longtemps, se sont posés pour parler et trouver des solutions. Didier Pironi et Gilles Villeneuve ont pris la parole devant une armée de sportifs étonnamment calmes et studieux. En sortant, le sympathique Canadien Villeneuve déclare : “nous en avons marre de l’outrageante exploitation financière de nos risques par quelques barons Britanniques”. Le propos est fort mais aussi tristement prémonitoire de la part d’un pilote qui mourra quelques semaines plus tard. Niki Lauda, dont ce premier GP de l’année signe le retour à la compétition affirme haut et fort qu’il ne lâchera rien et évoque un possible boycott de la course.

La scène du bus 

Bref, en ce jeudi matin, les pilotes sont déterminés à se faire entendre. A 8h30, ils entrent dans le bus de tourisme garé près de leurs voitures. On commence à comprendre ce qui va se passer quand à 8h45, un homme seul en sort. Non, il ne s’agit pas de Raymond Domenech mais bien de Didier Pironi. Il se dirige d’un pas décidé vers la cabane de la FISA où Jean-Marie Balestre, son despotique président l’attend. Le combat s’annonce rude mais pour la première fois tous les pilotes sont d’accords. Ils ont choisi un représentant pour les négociations, ce sera Didier que la chose politique a toujours passionné.

Jeudi 9h, parking du circuit

Stupeur générale, le bus de tourisme où ont pris place les pilotes démarre ! Les pilotes ont décidé de se replier à Johannesburg. Ils veulent établir un QG de crise loin du circuit, au Sunny Side Park Hotel. Pourquoi une telle fuite ? Pour pouvoir réfléchir au calme, avec l’air frais de la climatisation de l’hôtel. Surtout ils veulent éviter les pressions des patrons d’écuries et échapper aux huissiers appelés à constater leur abandon de poste. Bernie Ecclestone, alors patron de l’écurie Brabham, assiste au manège et court prévenir ses collègues dirigeants d’équipes de course. McDonald, patron de l’écurie March, qui a la frite, décide de bloquer la sortie du circuit à l’aide d’un minibus posé en travers de la chaussée. C’était sans compter sur Jacques Laffite et Gilles Villeneuve qui se ruent sur le véhicule à grands coups de latte. Patrons 0-Pilotes 1.

Camp retranché 

Une demi heure de trajet plus tard, une salle de conférence de l’hôtel est transformée en forteresse. Les pilotes s’enferment. Le but est de vider son sac, de se parler et de contrer toute tentative d’intimidation. Ils ne font plus qu’un et ne sortiront d’ici qu’avec la certitude d’avoir été entendus. Ils veulent la suppression pure et simple de la super licence. Ils signent une charte de solidarité. Si l’un d’entre eux devait se faire virer, les autres refuseraient instantanément de rouler.

Le patronat réplique 

Du côté des patrons, la riposte s’organise. Les représailles commencent à tomber. Le premier coup vient de Frank Williams qui inflige 10 000 dollars d’amende à ses pilotes. Il est suivi par Ecclestone, qui surenchérit, en annonçant que Nelson Piquet est viré. Bernie qui déclenche l’hilarité générale chez les journalistes présents en revenant quelques secondes plus tard puisqu’il ajoute dans un excès de colère “Patrese aussi ! Viré ! J’en veux plus !”. La seule parole réfléchie de la matinée semble provenir de chez Ligier où Ducarouge rappelle que ce sont les pilotes qui prennent tous les risques et que pour une fois qu’ils sont réunis peut être serait il opportun d’écouter ce qu’ils ont à dire.

Jeudi 10 h

Les essais libres du Grand prix n’ont pas lieu faute de pilotes. Pironi et Balestre sont toujours enfermé dans leur cabane, les pilotes sont à l’hôtel. Dans les stands les mécaniciens s’occupent comme ils peuvent. On bricole sur une pompe à huile dans le stand McLaren, on change un turbo chez BMW. Cette interruption du travail permet pour une fois aux techniciens de la F1 de travailler à un rythme nettement plus paisible. A 13h30, horaire prévu de la seconde séance, l’ambiance a changé. Chez Mclaren on peaufine son bronzage, une belote est organisée dans le stand Ligier. Chez Williams on organise un match de football. Les mécaniciens Lotus font le show pour les rares spectateurs encore présents. Un des mécanos enfile une combinaison de pilote et un faux départ est organisé sous les applaudissements et les rires.

Jeudi 15h15

Agitation soudaine sur le circuit. Tout ce que la F1 compte de patrons d’écuries, d’organisateurs, d’avocats et de journalistes sont réunis sur la pelouse. Le représentant des commissaires prend la parole : “nous avons donc constatés l’absence des pilotes. Il s’agit d’une violation du code sportif du championnat du monde de Formule 1. Nous avons donc décidé la suspension de la licence internationale des pilotes suivants…” Les 31 noms des pilotes engagés en F1 sont cités. La FISA approuve aussitôt par la voix de son président, Jean-Marie Balestre : “les pilotes ne sont plus pilotes !” Balestre vise tout spécialement Niki Lauda : “ce ne sont plus des pilotes mais des vedettes. Certaines de ces vedettes avaient quitté la F1 pour se consacrer à de lucratives affaires. L’un d’entre eux avait choisi l’aviation. (Niki Lauda vient alors de sortir de sa première retraite sportive pendant laquelle il a créé une compagnie aérienne, Lauda Air). Pourquoi n’y est t’il pas resté au lieu de revenir semer la zizanie?”. Avant de conclure par : “il y a actuellement 150 pilotes dans le monde qui préparent leurs valises pour venir remplacer les 31 ex pilotes. Le grand prix d’Afrique du Sud aura lieu dans une semaine avec 31 remplaçants, les billets restent valables!”.

Ultimatum 

Les patrons d’écurie, ébahis par ce qu’ils viennent d’entendre tentent de raisonner Balestre. Ils proposent alors un ultimatum. Si les pilotes se présentent à 9h le lendemain matin en combinaison de pilote avec des excuses, la suspension sera levée. Au Sunny Park Hotel, la réaction des pilotes ne se fait pas attendre. “Pas question de céder à cette vulgaire succession de chantage. Pourquoi pas nous demander un mot signé des parents ?” s’insurgent les pilotes. Jeudi soir, le circuit se vide. Certains patrons quittent les installations remplis d’optimisme. “Les pilotes seront là demain matin, je n’ai aucun doute là dessus” déclare Gérard Larrousse, patron de Renault.

Sunny Park Hotel, Johannesburg Jeudi soir 20h.

Dans l’hôtel réquisitionné par les pilotes, commence une nuit incroyable. Les pilotes sont réunis dans une grande salle de réunion. Ils ont fait venir des matelas, et c’est dans un dortoir qu’ils se préparent à passer la nuit. L’objectif étant de “rester groupir” pour éviter les défections. C’est bien la première fois de l’histoire de la F1 que les pilotes dorment tous dans la même pièce. L’ambiance se détend rapidement. Carlos Reutemann transforme l’encadrement d’une porte en but de football et fait montre d’un réel talent en gardien de but. S’ils se font vraiment tous virer, il pourra se reconvertir. En milieu de soirée, De Angelis et Villeneuve se succèdent au piano et improvisent un concert pour leurs camarades. Tout le monde chante, un esprit de fraternité se dégage de ce dortoir. Des amitiés se créent. Le monde de la F1 est un sport intense où la notion d’amitié est floue. Le risque inhérent à la discipline empêche souvent aux pilotes toute notion d’attachement.

Alain Prost, apprenti terroriste 

Alain Prost prend un cours un peu particulier. Bruno Giacomelli, bouillant et farceur pilote Italien lui explique comment fabriquer une bombe en cas de durcissement du conflit. “Une vraie leçon de terrorisme Italien” dira plus tard Prost Hilare. Tout est réglé comme du papier à musique. Villeneuve est chargé d’accompagner les pilotes souhaitant embrasser leurs petites amies dehors, Piquet lui, est nommé portier du dortoir. En pleine nuit, Jackie Olivier patron de l’écurie Arrows tente un coup de force. Il se présente devant la porte accompagné de deux agents de sécurité décidés à jouer les méchants. Il est venu libérer ses pilotes qui d’après lui seraient retenus contre leur gré. Bien tenté mais les pilotes envoient Patrick Tambay ouvrir la porte. Les coups de poings pleuvent sur les 3 hommes qui repartent comme ils sont venus. Pilotes 2 – Patrons 0. Il faut dire que Patrick n’a rien à perdre. Revenu en F1 avec un contrat de 3 courses, il annoncera d’ailleurs quelques jours plus tard la fin de sa carrière en F1. Il reviendra plus tard mais c’est une autre histoire. C’est donc libéré qu’il peut taper sur tout ce que la F1 compte de patrons.

Circuit Vendredi 9h.

L’ultimatum visant les pilotes arrive à son terme et évidemment ils sont toujours à l’hôtel. Tous ? Non ! L’un d’entre eux, Teo Fabi leur a faussé compagnie pendant la nuit. Craignant pour son avenir, il a craqué sous la pression et est allé rejoindre le circuit. Cette trahison lui collera à la peau pendant longtemps dans le paddock. Mais les légendes ont la vie dure. Car si Fabi a bien faussé compagnie à ses petits camarades il n’était pas le seul. Jochen Maas n’est pas non plus à l’hôtel. Le pilote dont les beaux-parents habitent à proximité du circuit ne dort pas à l’hôtel et a soit disant loupé le bus. Difficile à croire, d’autant qu’à l’ouverture de la piste à 10h il s’élance au volant de sa monoplace ! C’est donc seul qu’il boucle un premier tour avant de se voir présenter un drapeau noir. Il ralentit, puis accélère à nouveau ! Le manège dure 3 tours puis il finit par rentrer au stand. Son discours restera toujours flou sur cette histoire. Il affirmera soutenir le mouvement mais pas la grève. Ce sera en tous cas le seul pilote à prendre la piste ce matin là.

Hôtel Sunny Park, 10h15

Niki Lauda téléphone aux organisateurs. Une ultime entrevue entre Pironi et Balestre vient d’accoucher d’un accord verbal. Les pilotes ont obtenu satisfaction et rentrent au circuit afin d’y disputer les essais libres en vue de la course. Le bus des 29 pilotes pénètre en vainqueur sur le parking de Kyalami. Les pilotes se changent, se sanglent et démarrent les un après les autres leurs monoplaces. Tous, à l’exception de De Angelis et Piquet. Ces deux là refusent de présenter leurs excuses, leurs patrons refusent de les laisser courir ! Colin Chapman, patron de Lotus et employeur de De Angelis, cède après quelques minutes, conscient que ce n’est sûrement pas bon pour la publicité. Chez Brabham, Ecclestone ne lâche rien. Piquet se voit interdire l’accès à sa voiture de course.
Humiliation pour Ecclestone 

Gilles Villeneuve, revenu au stand en cours de séance, aperçoit Piquet à pied. Il se dirige aussitôt dans le stand Brabham. Bernie, pris de cours tente de gagner du temps en argumentant que Piquet n’est pas en état de conduire après avoir gardé la porte du dortoir toute la nuit. Un groupe de pilotes se forme et déboule chez le médecin du circuit. L’examen dure quelques minutes et Piquet sort du cabinet médical sous les acclamations. Il est évidemment autorisé à courir, humiliant un peu plus son patron qui n’avait pas besoin de ça.

Samedi 23 Janvier, Circuit

Et la course me direz vous ?

Et bien le grand prix aura bien lieu. Alain Prost mène au bout de quelques tours avec une confortable avance. Piquet abandonne, les écarts augmentent et on commence à se dire que le français a course gagnée. Mais il doit rentrer au stand! Son pneu arrière gauche est crevé et c’est au ralenti qu’il rejoint le garage. A ce moment là on assiste sans le savoir encore à un autre moment historique. En effet, sans le vouloir, le jeune Français va révolutionner le monde de la F1. Il repart bon dernier et se met donc à attaquer comme un dingue. Il est très à l’aise sur ce circuit et assez rapidement remonte les derniers concurrents. Au fur et à mesure des tours, il grapille des places au classement. Au terme du GP il est de nouveau premier et s’impose pour la quatrième fois de sa carrière.

L’histoire dans l’histoire

Et alors me direz vous? Alain Prost est le premier pilote de F1 à s’imposer après un arrêt au stand! Il vient de prouver à tout le monde qu’on pouvait gagner une course malgré le temps passé au garage. La leçon sera retenue par la concurrence et très vite généralisée. Dans les courses suivantes, on commence à assister à des ravitaillements d’essence et des changements de gommes. Les ravitaillements en essence sont rapidement interdits mais reviendront dans les années 90. Les changements de pneumatiques deviendront la norme et feront partie intégrante de la stratégie de course.

Nicolas Laperruque 
 

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